VDt Afgh.jpg (6949 octets)    Vincent DUDANT journaliste-reporter free lance

 

 

« TOUT VA TRES BIEN EN ALGERIE »

Touar regards.jpg (53981 octets) Les élections en Algérie furent une mascarade pour tenter de légitimer le candidat du pouvoir. Le régime en place a tenté de museler la curiosité des journalistes étrangers et de les utiliser pour cautionner la fraude et avaliser la thèse officielle que tout va mieux en Algérie. Ce que cherche le vrai pouvoir en Algérie, celui des clans militaro-rentiers : brouiller les cartes pour continuer à dominer afin de consommer en paix !

Aéroport d’Alger lundi 20 avril,

« Bon débarras » se dit secrètement Hassan, en esquissant un rictus et en me serrant une molle poignée de main. Tenu professionnellement à me raccompagner jusqu’à la porte d’embarquement de mon vol, Hassan est membre du service de sécurité algérien. Avec 300 de ces collègues il a été mobilisé pour ne pas quitter d’une semelle les quelques 120 journalistes étrangers accrédités pour les élections présidentielles. Officiellement pour leur sécurité. Huit jours auparavant le scénario avait été similaire :

 

« Non Monsieur, votre ami le journaliste étranger n’est pas autorisé à accepter votre invitation. Comme tous les journalistes étrangers, il est obligé de passer son séjour algérien à l’hôtel Aurassi. Pour sa sécurité! » Celui qui s’exprime ainsi est le responsable du service de sécurité algérien à l’aéroport Houari Boumediene. Me voilà assigné à résidence dès l’instant où je pose le pied sur le territoire. Invité par un ami algérois, il m’est interdit d’être hébergé chez lui, comme partout ailleurs ! à l’exception de cet énorme hôtel qui surplombe la ville. Sous peine d’être renvoyé par le premier avion. Les protestations sont sans effet. Je suis prié de gagner ce vaste bunker qu’est l’hôtel Aurassi, immédiatement, et sous bonne garde. Les formalités d’accréditation sont fastidieuses. « Nous prenons soin de vous… C’est pour votre bien, pour votre sécurité… », nous répète-t’on à l’envi. Faut-il prendre au sérieux ces « impératifs de sécurité » ? Paradoxalement ce sont ces mêmes agents qui nous disent : « tout va très bien, il n’y a plus de problèmes de sécurité à Alger…la situation est bien meilleure ! » C’est d’ailleurs le discours officiel et la chaîne de télévision nationale ENTV, dans l’enceinte de l’hôtel, est à l’affût de complaisants journalistes pour « témoigner » devant leur caméra qu’il en est bien ainsi.

A aucun moment, les journalistes ne seront libres de leurs mouvements. Pour chaque déplacement en dehors de l’hôtel, une fiche précisant l’heure, le lieu de destination et l’identité de la personne rencontrée est exigée. A la suite de cela, si la demande est jugée possible, en réalité agréée, une escorte de policiers est fournie. Celle-ci varie de un à quatre agents spécialisés dans la garde rapprochée qui accompagnent le journaliste à tout instant. Que ce soit pour aller boire un café en dessous de l’hôtel ou pour une interview dans Bab el Oued.

Il eût été infiniment plus crédible pour le service de sécurité d’informer les journalistes des zones « à problèmes » et de conseiller fortement une escorte pour telle ou telle destination.

« C’est la faute aux étrangers »

En réalité, comme dans tout pays autoritaire, les journalistes étrangers sont considérés, en Algérie, comme des agents de renseignement de leur pays. Le discours du responsable de la sécurité à l’adresse de quelques uns est clair : « vous êtes des délégués de vos nations, de vos peuples… ». Voilà bien le reflet de la pensée du régime et de son principal parti, le RND, à tendance nationalo-populiste, qui considèrent que les ennuis du pays sont importés. Medjkane Saïd, un élu du RND, exprime bien cet avis : « le malheur de l’Algérie provient de l’Europe. C’est là-bas que sont entraînés les terroristes. Cela ne pourrait être autrement car l’islam c’est la paix. Un vrai musulman est contre les tueries. Les Français sont rancuniers et ils véhiculent tous les moyens pour s’ingérer dans notre vie »

Dans cet esprit là, il leur est impossible de considérer qu’un journaliste soit « innocent » et soit d’abord un  délégué de sa conscience   à la recherche tout simplement d’informations crédibles et sincères. Les relations avec ces agents de sécurité sont correctes tant qu’il est possible de faire semblant de croire qu’ils sont là pour notre protection.

Quand il devient trop évident que la nature de leur présence est le contrôle, l’intoxication ou la dissuasion, les rapports avec ces derniers se détériorent rapidement. Certains confrères algériens sont dissuadés de sympathiser avec un étranger en particulier et, pour cette raison, parfois menacés physiquement.

El Koutoubia est une discothèque à l’atmosphère glauque et enfiévrée, située au 54 de la rue Didouche Mourad, en plein centre ville. Le patron de cet établissement considéré comme un lieu de perversion pour les islamistes, Lyes Cheblal, n’est pas loin de se prendre pour un héros de la lutte anti-intégriste. Curieusement pourtant, jamais son établissement ne fut l’objet de la moindre tentative d’attentat. Son entrée est mieux gardée que celle du Palais du Président. On ne s’y entasse pas. A 400 dinars la consommation (6 Euros), les tarifs ont de quoi dissuader le citoyen normal qui en gagne 10-15.000 par mois à tout casser . C’est donc ici que viennent s’encanailler les affidés du régime, sa garde prétorienne aux privilèges exorbitants, de riches hommes d’affaires et leurs protecteurs, des militaires de haut rang sans lesquels aucun business important n’est possible en Algérie, et enfin les femmes, les professionnelles s’entend. Une caractéristique dans les pays arabes : lorsque l’on boit, on boit. Beaucoup ! Ajoutez-y le caractère expansif et volubile de l’Algérien qui aime se raconter et vous obtiendrez un bavard impénitent. Ce soir-là la boîte comptait parmi sa clientèle deux journalistes et leurs inévitables anges gardiens. Tous les bavards : un homme d’affaires frustré, une péripatéticienne souhaitant témoigner de son cauchemar de fille mère, un officier combinard…furent à un moment « invités » aussi discrètement que fermement à quitter les lieux.

Dans quel but cette dissuasion ? Parce qu’ils pourraient « vendre les secrets de l’Algérie », soit être « recrutés comme agent par les espions que vous êtes » avance confidentiellement et en feignant l’ironie, « Mouloud » un des agents, en finissant son verre de bière.

« Essentiellement parce que le régime veut brouiller les cartes » expliquera Madjid Yousfi, député d’un parti d’opposition laïc, le Rassemblement pour la Culture et la démocratie et professeur d’économie. « Dans un pays comme le nôtre, le journaliste est un individu destiné à être manipulé. Le vrai pouvoir, opaque, dont l’épine dorsale est l’armée autour de laquelle gravite une importante classe d’hommes d’affaires se dissimule derrière un paravent d’institutions à connotations démocratiques. En rendant difficile le travail du journaliste étranger, le pouvoir, soucieux de l’image de l’Algérie à l’étranger, espère ne pas être trop égratigné. »

La dissimulation paie

 

« Moi je ne vends pas mon pays pour 20 centimes » s’exclame rageusement, ce 17 avril, le policier à l’adresse d’une femme à qui il remet ses papiers qui lui avaient été confisqués quelques minutes auparavant. Cette femme qu’escortent deux journalistes sur la rampe qui mène à l’hôtel Aurassi s’appelle Dalilha Kouidri. Elle est la secrétaire générale de l’Association des Familles de Disparus. Son crime : vouloir témoigner devant des journalistes de l’existence de cette association créée le 6 septembre 1998 et dont la reconnaissance a été refusée par le ministère de l’intérieur. Le but de cette association est de rechercher et de connaître le sort d’environ 3.800 personnes dont le propre fils de Dalhila, « disparus », c’est-à-dire enlevés par la sécurité militaire et dont on est sans nouvelle. Alors que le service sécurité est en train de l’expulser de l’enceinte du Centre international de presse, deux journalistes veulent l’interviewer. Opposition des militaires et altercation. Un cameraman est empêché de filmer la scène et les journalistes ne sont pas, eux, autorisés à quitter l’enceinte du centre de presse qui est intégrée à celle de l’hôtel Aurassi, leur prison dorée, alors que cette femme est poussée vers la sortie ! Inconcevable pour un pays qui a la prétention d’être déjà devenu un pays quasiment démocratique. Finalement, cette femme, courageusement, sous les quolibets et les vexations (confiscation de ses papiers), viendra témoigner dans une chambre de l’hôtel : « nous vivons sous la terreur et les gens ne vous diront jamais la vérité ». Le soir un agent de sécurité me prendra à partie en me demandant pourquoi j’avais tant de sympathie pour une « mère de terroriste » !

Et la dissimulation paie : le 29 avril, à Genève, la session annuelle de la Commission des droits de l’homme s’achève. Si les atrocités au Kosovo ont fait l’unanimité contre elles, la Chine et l’Algérie ont une nouvelle fois échappé à toute condamnation. Aucun texte n’a mis en cause les massacres et les disparitions en Algérie alors que ce gouvernement continue de refuser la visite des rapporteurs de l’ONU sur la torture et les exécutions sommaires. Amnesty inernational est par contre davantage sévère estimant que les « violations systématique des droits de l’Homme commises au nom de « raisons de sécurité » ont au contraire contribué à renforcer l’insécurité ». De fait, estime-t’elle, « seul un système politique basé sur la justice et le respect des droits humains peut sortir l’Algérie de la spirale de la violence » qui a causé la mort à un nombre de victimes évalué entre 30.000 et 100.000 personnes.

Le pouvoir se nourrit du terrorisme

Raïs et Benthala sont deux petites agglomérations pauvres au sud d’Alger, dans la plaine de la Mitidja. Ce n’est plus la ville, ce n’est pas encore la campagne. Nous sommes ici dans ce qu’on appelle « le triangle de la mort ». Ces deux entités sont aujourd’hui connues du monde entier pour avoir été chacune le théatre, en 1997, des deux plus horribles massacres que le pays a connu. A Raïs, malgré la présence d’une caserne militaire à 500 mètres, 300 personnes ont été égorgées. Les assassins sont passés de maison en maison. Hommes, femmes, enfants ont péri. Antar Zouabri, l’Emir du GIA (Groupes islamiques armés) n’avait-il pas condamné à mort toute la population algérienne pour apostasie ? Et selon sa « fatwa » si des innocents étaient exécutés par erreur, ils iraient au paradis.

A Raïs, ce 15 avril, on vote pour un nouveau président. Dans la petite école transformée en bureau de vote et en camp retranché, on ne se bouscule pas pour élire l’homme censé conduire l’Algérie vers des matins qui chantent. Les quelques visages croisés sont sombres et fermés. Nezli, une journaliste algérienne sent l’air « lourd des âmes qui flottent et qui attendent réparation pour trouver la paix ». Cette élection fera-t’elle office de réparation ? Si les voix restent muettes quand on les interrogent, à cause généralement du nombre imposant d’agents de sécurité qui accompagnent les journalistes, elles sont cependant unanimes pour affirmer que « rien ne changera ». « C’est une farce » affirmeront les plus audacieux. Quant à aller sur le lieu du massacre seulement distant de quelques centaines de mètres, ce sera tout bonnement impossible. Tous les motifs seront utilisés par nos « sécuristes » : «ça ne sert à rien de remuer le fer dans la plaie ; c’est trop dangereux ; c’est du ressort des gendarmes, non des militaires ; vous n’avez pas d’autorisation officielle ; etc. » En aucune occasion, les journalistes n’auront la possibilité d’avoir un accès direct aux lieux et à des témoins de drames du terrorisme. Pourquoi ? « Le régime ne veut pas que l’on comprenne les causes réelles du terrorisme, explique Djamel Ferdjellah, député du parti d’opposition RCD. De manière plus subtile, le pouvoir ne veut pas reconnaître la nature islamiste du terrorisme qui est pourtant l’œuvre d’un mouvement insurrectionnel armé qui vise à instaurer en Algérie un Etat intégriste islamique basé sur la « sharia ». Le président Zeroual les appelle « les bandits » pour éviter justement de qualifier leur nature islamo-intégristes. Cela parce que le régime repose lui-même sur une béquille qui est l’islamo-conservatisme. Le FLN est une nébuleuse à forte connotation islamique. Et dans l’armée, il y en a qui sont tentés par la manipulation du terrorisme islamique pour maintenir le régime. Aujourd’hui on parle d’une trève avec l’Armée islamique du Salut qui aurait été négociée. Mais tout le monde en ignore les tenants et aboutissants. »

La farce des élections

 

Mais dans l’immédiat l’objectif du régime est de se perpétuer en se légitimant au moyen d’élections. Zeroual ayant préféré passer la main, il fallait trouver un candidat pouvant incarner le changement tout en assurant la continuité. Au RND, le parti nationaliste largement majoritaire au parlement (le seul parti à qui la fraude profite diront toutes les mauvaises langues), on voulait «un nouveau Boumediene » considéré comme « sincère et propre » et « qui a bâti les jalons de l’Algérie moderne ». Il fallait aussi que ce candidat redonne du lustre à cette pauvre Algérie. Voilà pourquoi on est allé recherché Abdelaziz Bouteflika, en disgrâce depuis la mort de Boumedienne, et qui fut son ministre des affaires étrangères du temps de la splendeur du pays et de l’idéologie tiers-mondiste qu’il incarnait. Dégageant une mentalité de parti unique, le nouvel homme à poigne, providentiel, se fit remarquer notamment pendant la campagne par ses invectives à l’égard des journalistes qu’il qualifia de « commères de bain maure » (ses parents à lui tenaient un bain maure). « Pour une Algérie digne et forte » sera son slogan.

Dans son programme aucune velléité de donner le moindre coup de pied dans cette termitière que sont les favorisés du régime. L’ancien président Mohammed Boudiaf, assassiné en juin 92, avait voulu, lui, s’en prendre aux privilèges. Tout au plus Bouteflika se borne à quelques déclarations du genre « il faut supprimer les dysfonctionnements dans l’administration et mieux gérer les problèmes de gestion et de distribution ». Quant au programme social il invite les Algériens à « retrouver les valeurs du travail et de l’effort » et mise sur l’immense potentiel de la jeunesse (bon calcul électoral, les moins de trente ans représentent les trois quarts de la population). Pas là de quoi empêcher de tourner en rond un bon nomenklaturiste-affairiste.

Voilà pourquoi toute l’administration s’est mobilisée derrière lui, en consacrant à sa campagne tous ses moyens matériels et humains et le considérant déjà avant les élections comme le nouveau président. Celui-ci n’obligea pas un ingrat ! une fois investi, le premier acte de Bouteflika ne fut-il pas, le 28 avril, de reconduire le gouvernement précédent dirigé par Smaïl Hamdani !

Bouteflika pouvait-il perdre les élections qu’il a officiellement remportée avec 74 % des voix sur un taux de participation de 60,25 % ?

 

« Dieu est témoin que tout ce qui ce qui a été mis en œuvre pour assurer un scrutin régulier, l’a été en toute responsabilité et en toute foi dans la grandeur de notre peuple et de notre nation. » Déclaration du ministre de l’Intérieur le 16 avril en proclamant les résultats des élections le 16 avril.

Mohammed Bejaoui, le président de la commission indépendante de contrôle affirmait pour sa part à l’avant veille su scrutin que même si « la fraude électorale est comme l’ombre qui accompagne l’homme », il se disait « persuadé qu’elle ne serait qu’ extrêmement marginale ». La veille des élections, six des sept candidats aux présidentielles découvrent que la fraude a commencé et qu’elle sera massive. Ils décident donc de retirer leur candidature.

Pour Khelida Messaoudi, écrivain, enseignante et députée du RCD qui boycottait les élections, la fraude est la seule constante depuis 1989, date de l’instauration du multipartisme.

L’hypocrisie de l’ensemble de la classe politique

En gros la technique de fraude est très simple en Algérie. Dans n’importe quel scrutin de tout pays authentiquement démocratique, un procès verbal officiel accompagne chaque dépouillement des urnes d’un bureau de vote. En Algérie, la loi ne le permet pas. Un acte dûment signé par toutes les personnes ayant pris part à un dépouillement n’est en aucun cas opposable à l’administration qui reste souveraine pour décider officiellement des bons chiffres. C’est incroyable mais c’est comme ça ! De même, est-il acceptable pour assurer des élections honnêtes que le dépouillement journalier des votes de l’émigration dans les consulats à l’étranger ne soit pas fait ? Ces votes s’étalent sur plusieurs jours. Les urnes, pendant la nuit, sont accessibles à n’importe qui possédant les clefs du consulat ! Est-il également concevable que le vote des corps constitués (armée, police, gendarmerie…) se fasse dans les casernes et non pas dans les communes respectives de chaque individu ? Et cette liste d’anomalies n’est pas close. Il n’existe donc aucun moyen légal d’assurer la tenue d’élections vraiment transparentes. Voilà pourquoi le parti laïc, RCD, avait demandé dès le début une révision de la loi électorale de manière à remédier à tous ces défauts. Refusé ! Y compris de la part des six candidats qui s’étaient « contentés de la parole donnée par le président Zeroual », alors que ce dernier, en 1997, lors des législatives avait pris les mêmes engagements et que, néanmoins, la fraude avait été massive. Est-ce alors crédible de leur part de découvrir 12 heures avant le début du scrutin que la fraude a déjà commencé et qu’elle sera visiblement importante ! Surtout venant de la part de candidats qui ont été pendant de longues années membres et complices de ce pouvoir ! Taleb Ibrahimi, un des candidats détient le record de la plus longue carrière ministérielle ; Hamrouche et Sifi ont été premier ministre ! Faut-il alors croire les « esprits chagrins », comme le pouvoir les qualifie, qui estiment qu’en réalité des marchandages avaient eu lieu pour le partage des avantages du pouvoir et que le régime en place n’était plus disposé à tenir des promesses faites imprudemment à trop de candidats en même temps ?

Que subviendra-t’il de ce peuple algérien, trahi et spolié  par sa classe politique?

Je crie dans mon sommeil,
Je pleure quand je me réveille,
Et dans ma souffrance,
j’implore l’éternel silence

Nesly Bouali (Journaliste et poète)

Vincent Dudant

 

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