|
CONGO : LA DESCENTE AUX ENFERS
![]() |
Le 30 juin 1960, le Congo accédait à lindépendance. Après un cycle de rébellions sanglantes et de répressions impitoyables succéda le long règne de 32 ans de Mobutu qui dériva en une forme de " kleptocratie " qui mit " le pays par terre ", selon lexpression des Kinois. Avec le renversement de Mobutu par Laurent désiré Kabila, lespoir renaissait. Pas pour longtemps. Lamateurisme du régime, la soif de pouvoirs, labsence dEtat, les violations des droits de lhomme, la présence de réfugiés impliqués dans le génocide au Rwanda, les intérêts divers mirent le feu au poudre. Aujourdhui le pays est à feu et à sang ; la population vit un cauchemar et six pays sont impliqués dans un conflit marqué par les appétits égoïstes. |
La paix reste introuvable en République démocratique du Congo
malgré les accords de cessez-le-feu, des sommets régionaux et les résolutions de
lONU. Il semble bien quaucun des belligérants ne semble
avoir intérêt à ce que la guerre cesse vite dans cet immense pays aux
richesses fabuleuses qui suscitent de féroces appétits.
" Le Congo-Kinshasa représente lexemple-type des nouvelles guerres en
Afrique. Les enjeux ne sont plus idéologiques mais économiques. Aucun des belligérants
na intérêt à une solution pacifique et rapide, tant pour des raisons financières
que de politique intérieure ", estime un observateur.
Le temps de la guerre froide effectivement révolu sur le
continent africain, les enjeux sont
dabord et
avant tout économique dans la
véritable guerre régionale qui
déchire lancien Zaïre depuis 1996,
immense territoire dépecé par ses voisins et, de fait, déjà partagé.
A lest, le Rwanda qui a mené la première guerre contre le maréchal Mobutu (1996-1997) en poussant Laurent-Désiré Kabila jusquà Kinshasa, occupe depuis quatre ans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Des terres volcaniques riches pour lagriculture avec deux à trois récoltes par an, et des minéraux (diamants, or ) dans le sous-sol.
Mais aussi, pour ce petit pays à la forte densité de population (326 habitants au km2
), un espace de plus en plus vital. Une " nouvelle frontière "
de part et dautre du lac Kivu, pour le Rwanda qui, malgré
les 800.000 tués du génocide mais avec un fort taux de croissance démographique annuel
de 3,6%, est de plus en plus à létroit sur des terres agricoles qui
sépuisent.
Au nord et au nord-ouest, ce sont les Ougandais et leurs alliés rebelles qui " gèrent " lessentiel des grandes provinces du Haut-Zaïre et de lEquateur. La rébellion de Jean Pierre Bemba, un homme daffaires qui connaît mieux les restaurants de Bruxelles que la brousse, occupe ainsi Gbadolite, ancien fief de Mobutu.
Le trafic illégal de diamants et autres minerais par larmée ougandaise échappe
évidemment à tout
contrôle de Kinshasa, et, dans
les zones de friction, des combats éclatent parfois entre alliés rwandais et ougandais
pour le pillage des richesses naturelles, comme récemment à Kisangani. Des combats qui
font essentiellement des morts parmi les civils, pris en tenaille entre armées, rebelles
congolais, miliciens rwandais et guerriers Maï Maï.
Il semble bien aussi que les ambitions économiques du Rwanda ne se limitent pas à la prédation de richesses facilement accessibles et commercialisables, comme lor et le diamant. Le sous sol du Kivu recèle des minerais utilisés dans lindustrie de pointe (électronique, aéronautique, médecine nucléaire), comme le niobium, le tantale, associé au colombium, appelé coltan dans la région (le Congo recèlerait près de 65% des réserves mondiales). Ces minerais rares ont pour caractéristique une exceptionnelle résistance au froid et à la chaleur et peuvent être utilisés dans des alliages très ductiles et très résistants. Daprès de nombreux témoignages en provenance du Kivu, lexploitation et la commercialisation de ces minerais sont le monopole des Rwandais, protégés par les militaires, et plusieurs compagnies internationales, dont Kenrow International of Gaithersburg, originaire du Maryland, sont représentées à Kigali.
Dans le sud, lallié zimbabwéen de Kabila défend le Katanga et ses
richesses minières, principalement du cuivre et du cobalt dans les environs de Lubumbashi
et Kolwezi.
En échange de son lourd effort de guerre qui mobilise le tiers de son armée (12.000 soldats), le président zimbabwéen Robert Mugabe exploite les mines cuprifères, mais aussi, plus haut, dans le Kasaï oriental, celles de diamant et dor. Il tire aussi avantage du barrage hydro-électrique dInga, qui alimente son pays, et dont il paie la consommation délectricité en dollars zimbabwéens.
Cependant, selon les récents aveux des autorités zimbabwéennes, les coûts de lintervention militaire semblent très supérieurs aux revenus à court terme quelles peuvent en retirer. Robert Mugabe le président zimbabwéen dans son souci dempêcher son homologue Yoveri Museveni de devenir " le roi des Grands Lacs " tel que ce dernier lambitionnait, a lourdement hypothéqué les ressources de son pays dont léconomie est en plein naufrage. " Les caisses sont vides et Harare est désormais pressé de voir la paix sinstaller pour pouvoir se concentrer sur les bénéfices économiques que le gouvernement zimbabwéen a retirés de lintervention ", estime léconomiste John Robertson. Lopposition zimbabwéenne et certains analystes nhésitent pas à qualifier cette exploitation économique du conflit congolais de " pillages ", enrichissant selon eux une minorité de hauts responsables politiques et militaires sans remplir les caisses de lEtat. Et dans tout cela la question des pertes humaines, pourtant bien réelles, nest jamais évoquée.
Lallié angolais, lui, en volant au secours de Kabila dès le début de loffensive rwandaise, après la rupture entre Kinshasa et Kigali, a sécurisé ses champs pétrolifères frontaliers avec la RDC, notamment dans lenclave de Cabinda. Luanda réduit également, par son alliance avec Kinshasa, la marge de manuvre de la rébellion angolaise de lUNITA, très active dans le nord et qui vit de lexploitation de diamants. Surtout, lAngola a évité, sur le plan stratégique, la jonction de lUNITA avec les factions rebelles congolaises.
Ajouté à lenjeu économique, la situation intérieure de ces états
nest pas étrangère à la perpétuation de la guerre : pas délections
en période de conflit, pour la plupart dentre eux. Cest le cas pour Kagame,
comme pour Kabila qui reporte continuellement la mise sur pied dun dialogue
intercongolais qui, sil était institué pourrait non seulement constituer
lamorce du processus de paix à toute la région, mais aussi signifier son départ.
Lancien ministre de la Santé de Kabila, Jean Baptiste Sondji, nous le
confiait : " la guerre donne un sursis à Kabila ". Le même
Sondji nous précisait que son seul salaire de ministre était de 5000 us$/mois.
Aujourdhui en tant que chirurgien, et après sa révocation comme ministre, il gagne
50 $ par mois!
On sétonnait de la lenteur des négociations à Arusha entre factions burundaises ! cest oublier que les honoraires des négociateurs étaient de lordre de 4 à 5000 $/mois, contre moins de 100 $ sils étaient restés en poste à Bujumbura.
" Le président Kabila le répète souvent : la guerre sera longue mais nous la gagnerons ", déclarait-il encore quelques jours avant le dernier sommet de Lusaka qui sest conclu le 15 août par un échec.
Pendant que la guerre et le dépeçage se poursuivent dans le pays, les populations, oubliées par ceux qui détiennent le pouvoir, vivent un véritable cauchemar que ce soit en zone gouvernementale ou rebelle.
Kinshasa, vaste mégalopole de plus de 6 millions dhabitants
est devenue aujourdhui un énorme cloaque. Les conditions de survie dans la capitale
congolaise sont apocalyptiques et dépassent limagination : il ny a plus
ni services publics, ni transports, ni soins de santé, ni allocations daucune
sorte. Laccès à lenseignement est sporadique et officiellement 85 % de la
population na aucun revenu. Symbole de cette déliquescence : la ville
seffondre par çi par là suite à limprévoyance, à la négligence et à
lurbanisation sauvage. Dans le quartier de Binza, un canyon dû à lérosion
sest progressivement formé engloutissant au gré des pluies les constructions
imprudentes. Aujourdhui cette faille qui coupe la route de Matadi fait près
dun kilomètre de long, soixante mètres de large et 35 mètres de profondeur !
Il ny a pas un franc pour seulement tenter denrayer le phénomène.
" Regardez le ciel, lui aussi na plus le cur à la
fête ". Malgré la saison sèche, les nuages sont lourds au
dessus de Matonge, le cur autrefois gai et trépidant de Kinshasa. Billy
Mayta, un jeune commerçant est bien morose. Son commerce est un des rares à subsister.
Et encore il vivote. " Les gens nont plus dargent et nous éprouvons
des difficultés énormes à nous approvisionner. "
La raison en est simple. Les routes nexistent plus et le transport ne se justifie donc plus. Pour aller sapprovisionner au marché de Ndjili, distant dune bonne vingtaine de kilomètres du centre, Billy, comme tout le monde, marche. Les taxis bus, là où ils circulent encore, sont devenus hors de prix pour la grande majorité des citoyens. Leffondrement des transports publics na pas suscité ici léclosion de moyens de locomotion alternatifs. On ne voit ni vélos ni chariots tractés par des animaux comme dans de nombreuses villes asiatiques, par exemple.
Même dans les grands marchés on a du mal à trouver tout le nécessaire. Kinshasa est
simplement coupé
économiquement de son arrière
pays. Si ce nest pas dû à létat désastreux de la voirie, cest parce
que la guerre a fermé toutes les voies daccès. Seule la route provenant du
Bandundu est encore praticable quand elle nest pas rackettée par les militaires qui
se paient ainsi de ne pas recevoir leur salaire.
En 1960, une petite VW suffisait pour aller du port de Matadi à Lubumbashi au Katanga. Aujourdhui, un 4X4 est indispensable pour la conduite dans Kinshasa. Et il est illusoire de penser à pouvoir sortir de la ville.
Cest ainsi que tout est hors de prix dans cette ville, comme dans les autres. Un salaire, pour ceux qui ont la chance den avoir un, suffit à peine pour acheter un sac de 50 kg de riz et un autre de manioc.
Billy, comme la plupart de ses concitoyens ne gagne pas suffisamment pour
nourrir sa famille. Lui même déclare avoir oublié le goût du poulet. Il
salimente un jour sur deux ! Ses enfants ont plus de chances : ils
peuvent, deux fois par semaine, améliorer leur situation alimentaire en
allant manger dans un dispensaire tenu par lArmée du Salut ce quon appelle la
" potion magique ", une soupe épaisse à base dhuile, de
farine, de sucre et de lait. " Ca leur cale lestomac pour la
journée ! " ajoute-til en ne se départissant jamais dun
humour typiquement congolais. Mais la grande majorité des enfants ne bénéficient pas de
laide alimentaire.
Lex-Zaïre, avec une population de lordre de 50 millions dhabitants
figure aujourdhui au 11ème rang mondial pour la mortalité des enfants
de moins de 5 ans, selon lUNICEF. Le système de santé, qui faisait jusque dans les
années 70 la fierté de lAfrique
avec ses hôpitaux modernes et bien équipés, se situe désormais
au 188ème rang sur 191 pays recensés par lOrganisation mondiale de la
santé (OMS) Les grandes maladies endémiques reviennent au galop. La mouche tsé-tsé que
lon croyait éradiquée fait des ravages.
" Pourquoi vous les Belges, vous nous avez vous abandonné ? lance alors Billy qui avait appris que son interlocuteur était belge. Une foule dense forme un cercle autour de nous. " La détresse est manifeste. " Vous êtes les " nokos " (oncles). Nous sommes vos enfants ! "
Les Belges forment encore la communauté étrangère la plus importante. Dans cette Afrique centrale qui continue à senfoncer dans la nuit, lattachement de ces Belges reste étonnamment grand. " Le virus de lAfrique, on ne sen détache jamais ", résume Daniel Davin, cadre au sein du groupe Orgaman qui soccupe dagro-alimentaire. " Mais le plus mordu, cest mon patron William Damseaux, le doyen des opérateurs économiques au Congo."
Pourtant le constat que nous dresse William Damseaux, est dramatique.
" Avec cette nouvelle guerre on est de nouveau en train de plonger et tant quelle ne se termine pas on continuera à plonger. Les PME ont disparu du paysage économique et les entreprises subsistantes produisent 40% de ce quelle produisait en 1997. Le plus grave cest lincroyable baisse du pouvoir dachat de la population. Jamais celle-ci na atteint un tel niveau de paupérisation. A peine 10% des Congolais ont une vie que je qualifierais de normale. "
Mais la guerre a bon dos pour justifier la faillite intégrale de lEtat. Est-ce
la faute à la guerre sil y a plus dexportation de diamants au départ de
Brazzaville que de Kinshasa alors que lessentiel de la production de diamants
se trouve en zone gouvernementale (Tshikapa et Mbujimayi) et quil ny a pas de
diamants au Congo-Brazzaville ? Pour Damseaux, " la guerre na rien
à voir avec le fait que les capitales des pays limitrophes exportent davantage de
diamants que Kinshasa". Pour lui, la faute réside dans nombre de mesures
économiques malheureuses, dinspiration marxiste, qui ont été prises. " Le
blocage du taux de change, par exemple, a généré une foule deffets pervers " .
La valeur dune monnaie ne se décrète
évidemment pas et le marché a son propre
taux, aujourdhui 3 fois plus élevé. " Si le taux narrête pas
de déraper, explique Damseaux, cest à cause du marché diamantaire. Les colis de
diamants qui arrivent encore sur les comptoirs de Kinshasa sont évalués en dollars. Mais
comme les transactions en devises sont interdites, le négociant veut obtenir le maximum
en francs congolais. Il y a donc surenchère entre les comptoirs dachats. Avec la
saison des pluies que nous connaissons actuellement, les diamants se font rares et le taux
offert pour ceux-ci semballe. Les négociants veulent toujours plus. Voilà pourquoi
le marché donne aujourdhui 64 Francs pour un dollar alors que sur le marché
officiel il est maintenu à 23 F. "
Mais ceci génère dautres problèmes : " Ma société Orgaman
importe de nombreux produits alimentaires, dont le chinchard, un poisson pêché sur les
côtes namibiennes. Le chinchard, ou piodi, est un produit de base pour
lalimentation au Congo. Cest pourquoi il a été décrété
" produit stratégique " par le gouvernement. Ce qui fait que pour
limporter je suis obligé de me procurer les devises au taux officiel,
cest-à-dire auprès des entreprises publiques. Pour assurer la demande je devais
obtenir un minimum de deux millions de dollars par mois au minimum, mais je ne peux en
avoir que 900.000. Nous sommes ainsi artificiellement amenés à réduire nos
importations. Cela a provoqué une pénurie générale et les prix ont flambé. Ce qui
était leffet inverse au but recherché. Aujourdhui nous avons pu obtenir un
assouplissement de la réglementation officielle de change et les prix se sont stabilisé.
Les autorités sont conscientes du problème mais cest aussi la raison pour laquelle
plus personne nest en mesure de respecter le taux de change officiel. Nous vivons
tous dans lillégalité, sinon cest la pénurie et lexplosion
sociale. "
Mais il ny pas que le taux de change qui contribue à rendre la vie quotidienne de plus en plus difficile : la suppression des intermédiaires et la taxation des étals sur les marchés ont nui gravement à toute léconomie informelle, la véritable soupape de ce pays. Une foule de petits métiers ont ainsi disparu !
" Voilà pourquoi le mécontentement envers Kabila et son équipe taxée dincompétence grandit. Quand la guerre sera finie, on lui demandera des comptes, " déclare Jean Baptiste Sondji. Mais Kabila peut-il amender son régime ? Si la plupart des membres de lopposition en doute tout en noffrant aucune alternative crédible, il existe dautres acteurs de la société civile congolaise qui nont que trop rarement la parole. " Si la Belgique a réussi à construire quelque chose au Congo jusquen 1960, cest parce quelle avait eu la sagesse de travailler avec les chefs coutumiers qui détiennent le pouvoir sur le monde rural. " Celui qui sexprime ainsi est le chef Molopwe Kienge Kikoko (littéralement " la mère poule qui protège les poussins ") Le pouvoir, en Afrique poursuit-il, a trop souvent été confisqué par des intellectuels coupés des réalités du monde rural et trop soucieux de consolider leur pouvoir en ville en négligeant les campagnes et les voies daccès.
Ainsi à Lubumbashi, la capitale de la riche région minière le chef explique : " Dans mon village, au Katanga, la terre est riche et nous savons la cultiver. Mais nous ne le faisons plus parce quil ny a plus ni routes ni moyens de transport pour distribuer notre production. Privés de débouchés, les paysans ne produisent plus que pour leur subsistance. Ils sappauvrissent et les jeunes sont fascinés par la ville. Ils sen vont ainsi grossir le prolétariat des villes surpeuplées, dans lespoir dune vie meilleure. Pourquoi chercher des solutions compliquées à des problèmes qui ne le sont pas ? conclut le chef. Que lon commence donc par réhabiliter les voies de communication !
A Kisangani, en zone rebelle, les doléances sont encore plus grandes. Lactivité
économique sest éteinte
depuis longtemps. Les derniers hôtels
ont été détruits dans les combats absurdes et meurtriers de juin derniers entre armées
ougandaises et rwandaises complices et rivaux dans le dépeçage des richesses. Près de
10.000 obus ont ravagé cette ville de 650.000 habitants dont beaucoup vivent
aujourdhui au-dessous du seuil de survie. 750 tués dont 619 civils ont été
dénombrés. Les campagnes et les forêts foisonnent de desperados sanglants.
Jean Paul Dimandja est un planteur. Il est aussi président régional de la
Croix Rouge et chargé des opérations de secours sur le terrain. Son job aujourdhui
avec son équipe : retrouver les cadavres enterrés à la va-vite pour les réinhumer
au cimetière. Il ne craint pas de parler : " Regardez ce quils (les
rebelles du Rassemblement congolais pour la Démocratie, RCD) ont fait ! A part se
battre entre eux, rien. Depuis quils sont ici, ils nont pas même réussi à
construire un cm de route ! Tout ce quils ont appris cest à se servir
dun fusil et à obtenir ce quils veulent. Ils vous ravissent vos biens, votre
épouse ou nimporte quoi. Si la population survit, cest grâce à notre
brousse, où tout pousse. Le sol est ici tellement riche que nous connaissons, trois
récoltes par an de maïs, darachide, de soja
Mais ça cest en temps
normal ! Avec linsécurité, les combats et labsence de
route, nous ne produisons quasiment plus rien et nos enfants sont sous
alimentés. " En effet la plupart des gens subsistent en vivant de cueillette.
La patate douce ou le manioc poussent par çi par là.
Plus loin, dans le quartier de la Tshopo, entièrement détruits par les combats, les
enfants nous acclament.
" Les enfants sont
heureux parce quils voient lhomme blanc,explique un habitant. Pour eux, , si
les Blancs arrivent cest quil y aura la paix. " Partout où nous
passons cest Kabila qui est acclamé. Limpopularité des rebelles est totale
dans les régions quils occupent depuis plus de deux ans. Non seulement les
habitants de lEst considèrent le RCD comme une force doccupation et ses
dirigeants comme des opportunistes, mais ils constatent que tout en reprochant à Laurent
Désiré Kabila son manque de démocratie et son incapacité à gouverner, les rebelles
font pire encore : les partis politiques ne sont pas autorisés à fonctionner dans
les régions occupées, les défenseurs des droits de lhomme sont persécutés ou
muselés les fonctionnaires ne perçoivent aucun salaires tandis que les avoirs des
entreprises publiques sont confisqués par la rébellion
pour couvrir ses frais de fonctionnement. Les militaires congolais enrôlés
par les rebelles se plaignent également car leurs soldes dérisoires sont payées en
monnaie locale alors que les soldats rwandais et ougandais, bien équipés, sont
rétribués en dollars.
Le centre de Kisangani ressemble un peu à une ville fantôme. Seuls les comptoirs de
diamant sont ouverts ainsi quune seule terrasse. Jean Paul, 22 ans, qui était
étudiant avant la guerre, est attablé. Lui qui aimerait tant pouvoir soffrir une
bière par cette chaleur résume clairement la situation : " Kabila
devrait accepter de composer avec
ces gens armés sur la
manière dont il convient de partager " le gâteau ", comme ils aiment
le dire. Si Kabila a peur du débat national cest parce que beaucoup de ministres ne
veulent pas perdre leur poste. Ils doivent tenir le plus longtemps possible pour avoir le
temps de faire construire leur maison à létranger de préférence. Le RCD aussi a
besoin de rester ici pour les mêmes raisons. Ils partiront le jour où ils seront
rassasiés à moins que la Communauté internationale ne se décide enfin à intervenir
pour aider le peuple congolais.
Reportage publié dans "Grande Reportagem", "Luxemburger Wort" et sous d'autres formes dans "Jeune Afrique Economie" (Paris) et "Trends Tendance"
| La mémoire du Congo
Puis vient la débâcle avec les mutineries, la guerre civile et lexode des Belges et des étrangers. Malgré dénormes pertes, Damseaux sadapte et parvient à ravitailler en vivres frais tout lintérieur du Congo. Il est ensuite chargé de la logistique des troupes onusiennes. Ce qui sauve ses affaires qui reprennent une fois le pays stabilisé. Cette fois il se lance dans le marché congolais en important des viandes en quartier dAmérique du sud. Mais en 1970, loncle de Mobutu, Lito, veut mettre la main sur son affaire qui sappelle alors Congo Frigo. Damseaux est obligé de la lui céder pour le tiers de sa valeur. Il est le premier à faire les frais de la " zaïrianisation ". En 1974, il redémarre en créant Orgaman qui devient un holding. Le groupe soccupe dimportation de vivres frais, de surgelés, mais aussi de transport routier et fluvial ainsi que de diamants et dor. Ces derniers produits ne servent pas à l enrichissement. " Mon souci, comme cest encore le cas aujourdhui, est de générer des devises pour couvrir mes besoins en importations. Cela pour ne plus dépendre de laléatoire circuit bancaire. " Sa meilleure année : 1987 avec 107 millions de dollars. En 1991, le Congo connaît ses premiers pillages. Re belote en 1993. Le pays est exsangue. Damseaux maintient lexistence de son groupe qui ravitaille toute la capitale. Puis vient lespoir avec larrivée de Kabila le 17 mai 1997. " Nous espérions tous que la vie allait redémarrer ". Huit jours plus tard, Damseaux est expulsé de la propriété quil occupait depuis 1941 parce quelle était convoitée et quofficiellement elle se trouvait dans le périmètre de sécurité de la villa du premier ministre réquisitionnée par le nouveau régime. Et demain ? " Si mon fils navait pas accroché, jaurais tout liquidé pour le quart de la valeur. Pourtant je reste optimiste. Jai confiance dans les ressources inépuisables du peuple congolais et aujourdhui jai récupéré ma maison ! " |