VDt Afgh.jpg (6949 octets)    Vincent DUDANT journaliste-reporter free lance

CONGO : LA DESCENTE AUX ENFERS

 CongoKis ruines.jpg (21238 octets) Le 30 juin 1960, le Congo accédait à l’indépendance. Après un cycle de rébellions sanglantes et de répressions impitoyables succéda le long règne de 32 ans de Mobutu qui dériva en une forme de " kleptocratie " qui mit " le pays par terre ", selon l’expression des Kinois. Avec le renversement de Mobutu par Laurent désiré Kabila, l’espoir renaissait. Pas pour longtemps. L’amateurisme du régime, la soif de pouvoirs, l’absence d’Etat, les violations des droits de l’homme, la présence de réfugiés  impliqués dans le génocide au Rwanda, les intérêts divers… mirent le feu au poudre. Aujourd’hui le pays est à feu et à sang ; la population vit un cauchemar et six pays sont impliqués dans un conflit marqué par les appétits égoïstes.


Congo Défilé militaires.jpg (13427 octets)La paix reste introuvable en République démocratique du Congo malgré les accords de cessez-le-feu, des sommets régionaux et les résolutions de l’ONU. Il semble bien qu’aucun des belligérants ne sembleEtat major congolais.jpg (22393 octets) avoir intérêt à ce que la guerre cesse vite dans cet immense pays aux richesses fabuleuses qui suscitent de féroces appétits.

" Le Congo-Kinshasa représente l’exemple-type des nouvelles guerres en Afrique. Les enjeux ne sont plus idéologiques mais économiques. Aucun des belligérants n’a intérêt à une solution pacifique et rapide, tant pour des raisons financières que de politique intérieure ", estime un observateur.

Le temps de la guerre froide effectivement révolu sur le          continent africain, les enjeux sont d’abord et Congo jeunes rebs.jpg (14853 octets)avant tout économique dans la véritable guerre régionale quiCongo Garde GPl.jpg (10703 octets) déchire l’ancien Zaïre depuis 1996, immense territoire dépecé par ses voisins et, de fait, déjà partagé.

A l’est, le Rwanda qui a mené la première guerre contre le maréchal Mobutu (1996-1997) en poussant Laurent-Désiré Kabila jusqu’à Kinshasa, occupe depuis quatre ans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Des terres volcaniques riches pour l’agriculture avec deux à trois récoltes par an, et des minéraux (diamants, or…) dans le sous-sol.

Mais aussi, pour ce petit pays à la forte densité de population (326 habitants au km2 ), un espace de plus en plus vital. Une " nouvelle frontière " Rwanda soldat.jpg (10351 octets)de part et d’autre du lac Kivu, pour le Rwanda qui, malgré les 800.000 tués du génocide mais avec un fort taux de croissance démographique annuel de 3,6%, est de plus en plus à l’étroit sur des terres agricoles qui s’épuisent.

Au nord et au nord-ouest, ce sont les Ougandais et leurs alliés rebelles qui " gèrent " l’essentiel des grandes provinces du Haut-Zaïre et de l’Equateur. La rébellion de Jean Pierre Bemba, un homme d’affaires qui connaît mieux les restaurants de Bruxelles que la brousse, occupe ainsi Gbadolite, ancien fief de Mobutu.

Le trafic illégal de diamants et autres minerais par l’armée ougandaise échappe évidemment à toutcomptoir de diamant.jpg (24492 octets) contrôle de Kinshasa, et, dans les zones de friction, des combats éclatent parfois entre alliés rwandais et ougandais pour le pillage des richesses naturelles, comme récemment à Kisangani. Des combats qui font essentiellement des morts parmi les civils, pris en tenaille entre armées, rebelles congolais, miliciens rwandais et guerriers Maï Maï.

Il semble bien aussi que les ambitions économiques du Rwanda ne se limitent pas à la prédation de richesses facilement accessibles et commercialisables, comme l’or et le diamant. Le sous sol du Kivu recèle des minerais utilisés dans l’industrie de pointe (électronique, aéronautique, médecine nucléaire), comme le niobium, le tantale, associé au colombium, appelé coltan dans la région (le Congo recèlerait près de 65% des réserves mondiales). Ces minerais rares ont pour caractéristique une exceptionnelle résistance au froid et à la chaleur et peuvent être utilisés dans des alliages très ductiles et très résistants. D’après de nombreux témoignages en provenance du Kivu, l’exploitation et la commercialisation de ces minerais sont le monopole des Rwandais, protégés par les militaires, et plusieurs compagnies internationales, dont Kenrow International of Gaithersburg, originaire du Maryland, sont représentées à Kigali.

Congo Katanga.jpg (14383 octets)Dans le sud, l’allié zimbabwéen de Kabila défend le Katanga et ses richesses minières, principalement du cuivre et du cobalt dans les environs de Lubumbashi et Kolwezi.Congo Malta F.jpg (13864 octets)

En échange de son lourd effort de guerre qui mobilise le tiers de son armée (12.000 soldats), le président zimbabwéen Robert Mugabe exploite les mines cuprifères, mais aussi, plus haut, dans le Kasaï oriental, celles de diamant et d’or. Il tire aussi avantage du barrage hydro-électrique d’Inga, qui alimente son pays, et dont il paie la consommation d’électricité en dollars zimbabwéens.

Cependant, selon les récents aveux des autorités zimbabwéennes, les coûts de l’intervention militaire semblent très supérieurs aux revenus à court terme qu’elles peuvent en retirer. Robert Mugabe le président zimbabwéen dans son souci d’empêcher son homologue Yoveri Museveni de devenir " le roi des Grands Lacs " tel que ce dernier l’ambitionnait, a lourdement hypothéqué les ressources de son pays dont l’économie est en plein naufrage. " Les caisses sont vides et Harare est désormais pressé de voir la paix s’installer pour pouvoir se concentrer sur les bénéfices économiques que le gouvernement zimbabwéen a retirés de l’intervention ", estime l’économiste John Robertson. L’opposition zimbabwéenne et certains analystes n’hésitent pas à qualifier cette exploitation économique du conflit congolais de " pillages ", enrichissant selon eux une minorité de hauts responsables politiques et militaires sans remplir les caisses de l’Etat. Et dans tout cela la question des pertes humaines, pourtant bien réelles, n’est jamais évoquée.

L’allié angolais, lui, en volant au secours de Kabila dès le début de l’offensive rwandaise, après la rupture entre Kinshasa et Kigali, a sécurisé ses champs pétrolifères frontaliers avec la RDC, notamment dans l’enclave de Cabinda. Luanda réduit également, par son alliance avec Kinshasa, la marge de manœuvre de la rébellion angolaise de l’UNITA, très active dans le nord et qui vit de l’exploitation de diamants. Surtout, l’Angola a évité, sur le plan stratégique, la jonction de l’UNITA avec les factions rebelles congolaises.

kabila gros plan.jpg (12092 octets)Ajouté à l’enjeu économique, la situation intérieure de ces états n’est pas étrangère à la perpétuation de la guerre : pas d’élections en période de conflit, pour la plupart d’entre eux. C’est le cas pour Kagame, comme pour Kabila qui reporte continuellement la mise sur pied d’un dialogue intercongolais qui, s’il était institué pourrait non seulement constituer l’amorce du processus de paix à toute la région, mais aussi signifier son départ. L’ancien ministre de la Santé de Kabila, Jean Baptiste Sondji, nous le confiait : " la guerre donne un sursis à Kabila ". Le même Sondji nous précisait que son seul salaire de ministre était de 5000 us$/mois. Aujourd’hui en tant que chirurgien, et après sa révocation comme ministre, il gagne 50 $ par mois!

On s’étonnait de la lenteur des négociations à Arusha entre factions burundaises ! c’est oublier que les honoraires des négociateurs étaient de l’ordre de 4 à 5000 $/mois, contre moins de 100 $ s’ils étaient restés en poste à Bujumbura.

" Le président Kabila le répète souvent : la guerre sera longue mais nous la gagnerons ", déclarait-il encore quelques jours avant le dernier sommet de Lusaka qui s’est conclu le 15 août par un échec.

Pendant que la guerre et le dépeçage se poursuivent dans le pays, les populations, oubliées par ceux qui détiennent le pouvoir, vivent un véritable cauchemar que ce soit en zone gouvernementale ou rebelle.

Congo Kin érosion1.jpg (17280 octets)Kinshasa, vaste mégalopole de plus de 6 millions d’habitants est devenue aujourd’hui un énorme cloaque. Les conditions de survie dans la capitale congolaise sont apocalyptiques et dépassent l’imagination : il n’y a plus ni services publics, ni transports, ni soins de santé, ni allocations d’aucune sorte. L’accès à l’enseignement est sporadique et officiellement 85 % de la population n’a aucun revenu. Symbole de cette déliquescence : la ville s’effondre par çi par là suite à l’imprévoyance, à la négligence et à l’urbanisation sauvage. Dans le quartier de Binza, un canyon dû à l’érosion s’est progressivement formé engloutissant au gré des pluies les constructions imprudentes. Aujourd’hui cette faille qui coupe la route de Matadi fait près d’un kilomètre de long, soixante mètres de large et 35 mètres de profondeur ! Il n’y a pas un franc pour seulement tenter d’enrayer le phénomène.

" Regardez le ciel, lui aussi n’a plus le cœur à la fête ".  Malgré la saison sèche, les nuages sont lourds auCongo kin policier1.jpg (9652 octets) dessus de Matonge, le cœur autrefois gai et trépidant de Kinshasa. Billy Mayta, un jeune commerçant est bien morose. Son commerce est un des rares à subsister. Et encore il vivote. " Les gens n’ont plus d’argent et nous éprouvons des difficultés énormes à nous approvisionner. "

La raison en est simple. Les routes n’existent plus et le transport ne se justifie donc plus. Pour aller s’approvisionner au marché de Ndjili, distant d’une bonne vingtaine de kilomètres du centre, Billy, comme tout le monde, marche. Les taxis bus, là où ils circulent encore, sont devenus hors de prix pour la grande majorité des citoyens. L’effondrement des transports publics n’a pas suscité ici l’éclosion de moyens de locomotion alternatifs. On ne voit ni vélos ni chariots tractés par des animaux comme dans de nombreuses villes asiatiques, par exemple.

Même dans les grands marchés on a du mal à trouver tout le nécessaire. Kinshasa est simplement coupéCongo Kin marché1.jpg (20677 octets) économiquement de son arrière pays. Si ce n’est pas dû à l’état désastreux de la voirie, c’est parce que la guerre a fermé toutes les voies d’accès. Seule la route provenant du Bandundu est encore praticable quand elle n’est pas rackettée par les militaires qui se paient ainsi de ne pas recevoir leur salaire.

En 1960, une petite VW suffisait pour aller du port de Matadi à Lubumbashi au Katanga. Aujourd’hui, un 4X4 est indispensable pour la conduite dans Kinshasa. Et il est illusoire de penser à pouvoir sortir de la ville.

C’est ainsi que tout est hors de prix dans cette ville, comme dans les autres. Un salaire, pour ceux qui ont la chance d’en avoir un, suffit à peine pour acheter un sac de 50 kg de riz et un autre de manioc.

Congo Potion1.jpg (13113 octets)Billy, comme la plupart de ses concitoyens ne gagne pas suffisamment pour nourrir sa famille. Lui même déclare avoir oublié le goût du poulet. Il s’alimente un jour sur deux ! Ses enfants ont plus de chances : ilsCongo Kin école1.jpg (12638 octets) peuvent, deux fois par semaine, améliorer leur situation alimentaire en allant manger dans un dispensaire tenu par l’Armée du Salut ce qu’on appelle la " potion magique ", une soupe épaisse à base d’huile, de farine, de sucre et de lait. " Ca leur cale l’estomac pour la journée ! " ajoute-t’il en ne se départissant jamais d’un humour typiquement congolais. Mais la grande majorité des enfants ne bénéficient pas de l’aide alimentaire.

L’ex-Zaïre, avec une population de l’ordre de 50 millions d’habitants figure aujourd’hui au 11ème rang mondial pour la mortalité des enfants de moins de 5 ans, selon l’UNICEF. Le système de santé, qui faisait jusque dans les années 70 la fierté de l’Afrique Congo Kin malnutrition1.jpg (10776 octets)avec ses hôpitaux modernes et bien équipés, se situe désormais au 188ème rang sur 191 pays recensés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Les grandes maladies endémiques reviennent au galop. La mouche tsé-tsé que l’on croyait éradiquée fait des ravages.

 

" Pourquoi vous les Belges, vous nous avez vous abandonné ? lance alors Billy qui avait appris que son interlocuteur était belge. Une foule dense forme un cercle autour de nous. " La détresse est manifeste. " Vous êtes les " nokos " (oncles). Nous sommes vos enfants ! "

Les Belges forment encore la communauté étrangère la plus importante. Dans cette Afrique centrale qui continue à s’enfoncer dans la nuit, l’attachement de ces Belges reste étonnamment grand. " Le virus de l’Afrique, on ne s’en détache jamais ", résume Daniel Davin, cadre au sein du groupe Orgaman qui s’occupe d’agro-alimentaire. " Mais le plus mordu, c’est mon patron William Damseaux, le doyen des opérateurs économiques au Congo."

Pourtant le constat que nous dresse William Damseaux, est dramatique.

Avec cette nouvelle guerre on est de nouveau en train de plonger et tant qu’elle ne se termine pas on continuera à plonger. Les PME ont disparu du paysage économique et les entreprises subsistantes produisent 40% de ce qu’elle produisait en 1997. Le plus grave c’est l’incroyable baisse du pouvoir d’achat de la population. Jamais celle-ci n’a atteint un tel niveau de paupérisation. A peine 10% des Congolais ont une vie que je qualifierais de normale. "

Mais la guerre a bon dos pour justifier la faillite intégrale de l’Etat. Est-ce la faute à la guerre s’il y a plus d’exportation de diamants au départ de Brazzaville que de Kinshasa alors que l’essentiel de la production de diamants se trouve en zone gouvernementale (Tshikapa et Mbujimayi) et qu’il n’y a pas de diamants au Congo-Brazzaville ? Pour Damseaux, " la guerre n’a rien à voir avec le fait que les capitales des pays limitrophes exportent davantage de diamants  que Kinshasa". Pour lui, la faute réside dans nombre de mesures économiques malheureuses, d’inspiration marxiste, qui ont été prises. " Le blocage du taux de change, par exemple, a généré une foule d’effets pervers " . La valeur d’une monnaie ne se décrète Congo Francs.jpg (11432 octets)évidemment pas et le marché a son propre taux, aujourd’hui 3 fois plus élevé. " Si le taux n’arrête pas de déraper, explique Damseaux, c’est à cause du marché diamantaire. Les colis de diamants qui arrivent encore sur les comptoirs de Kinshasa sont évalués en dollars. Mais comme les transactions en devises sont interdites, le négociant veut obtenir le maximum en francs congolais. Il y a donc surenchère entre les comptoirs d’achats. Avec la saison des pluies que nous connaissons actuellement, les diamants se font rares et le taux offert pour ceux-ci s’emballe. Les négociants veulent toujours plus. Voilà pourquoi le marché donne aujourd’hui 64 Francs pour un dollar alors que sur le marché officiel il est maintenu à 23 F. "

Mais ceci génère d’autres problèmes : " Ma société Orgaman importe de nombreux produits alimentaires, dont le chinchard, un poisson pêché sur les côtes namibiennes. Le chinchard, ou piodi, est un produit de base pour l’alimentation au Congo. C’est pourquoi il a été décrété " produit stratégique " par le gouvernement. Ce qui fait que pourCongo gare et port1.jpg (21147 octets) l’importer je suis obligé de me procurer les devises au taux officiel, c’est-à-dire auprès des entreprises publiques. Pour assurer la demande je devais obtenir un minimum de deux millions de dollars par mois au minimum, mais je ne peux en avoir que 900.000. Nous sommes ainsi artificiellement amenés à réduire nos importations. Cela a provoqué une pénurie générale et les prix ont flambé. Ce qui était l’effet inverse au but recherché. Aujourd’hui nous avons pu obtenir un assouplissement de la réglementation officielle de change et les prix se sont stabilisé. Les autorités sont conscientes du problème mais c’est aussi la raison pour laquelle plus personne n’est en mesure de respecter le taux de change officiel. Nous vivons tous dans l’illégalité, sinon c’est la pénurie et l’explosion sociale. "

 

Mais il n’y pas que le taux de change qui contribue à rendre la vie quotidienne de plus en plus difficile : la suppression des intermédiaires et la taxation des étals sur les marchés ont nui gravement à toute l’économie informelle, la véritable soupape de ce pays. Une foule de petits métiers ont ainsi disparu !

 

" Voilà pourquoi le mécontentement envers Kabila et son équipe taxée d’incompétence grandit. Quand la guerre sera finie, on lui demandera des comptes, " déclare Jean Baptiste Sondji. Mais Kabila peut-il amender son régime ? Si la plupart des membres de l’opposition en doute tout en n’offrant aucune alternative crédible, il existe d’autres acteurs de la société civile congolaise qui n’ont que trop rarement la parole. " Si la Belgique a réussi à construire quelque chose au Congo jusqu’en 1960, c’est parce qu’elle avait eu la sagesse de travailler avec les chefs coutumiers qui détiennent le pouvoir sur le monde rural. " Celui qui s’exprime ainsi est le chef Molopwe Kienge Kikoko (littéralement " la mère poule qui protège les poussins ") Le pouvoir, en Afrique poursuit-il, a trop souvent été confisqué par des intellectuels coupés des réalités du monde rural et trop soucieux de consolider leur pouvoir en ville en négligeant les campagnes et les voies d’accès.

Ainsi à Lubumbashi, la capitale de la riche région minière le chef explique : " Dans mon village, au Katanga, la terre est riche et nous savons la cultiver. Mais nous ne le faisons plus parce qu’il n’y a plus ni routes ni moyens de transport pour distribuer notre production. Privés de débouchés, les paysans ne produisent plus que pour leur subsistance. Ils s’appauvrissent et les jeunes sont fascinés par la ville. Ils s’en vont ainsi grossir le prolétariat des villes surpeuplées, dans l’espoir d’une vie meilleure. Pourquoi chercher des solutions compliquées à des problèmes qui ne le sont pas ? conclut le chef. Que l’on commence donc par réhabiliter les voies de communication !

A Kisangani, en zone rebelle, les doléances sont encore plus grandes. L’activité économique s’est éteinteCongo kis T rue.jpg (21066 octets) depuis longtemps. Les derniers hôtels ont été détruits dans les combats absurdes et meurtriers de juin derniers entre armées ougandaises et rwandaises complices et rivaux dans le dépeçage des richesses. Près de 10.000 obus ont ravagé cette ville de 650.000 habitants dont beaucoup vivent aujourd’hui au-dessous du seuil de survie. 750 tués dont 619 civils ont été dénombrés. Les campagnes et les forêts foisonnent de desperados sanglants.

Congo Kis CroixR.jpg (27079 octets)Jean Paul Dimandja est un planteur. Il est aussi président régional de la Croix Rouge et chargé des opérations de secours sur le terrain. Son job aujourd’hui avec son équipe : retrouver les cadavres enterrés à la va-vite pour les réinhumer au cimetière. Il ne craint pas de parler : " Regardez ce qu’ils (les rebelles du Rassemblement congolais pour la Démocratie, RCD) ont fait ! A part se battre entre eux, rien. Depuis qu’ils sont ici, ils n’ont pas même réussi à construire un cm de route ! Tout ce qu’ils ont appris c’est à se servir d’un fusil et à obtenir ce qu’ils veulent. Ils vous ravissent vos biens, votre épouse ou n’importe quoi. Si la population survit, c’est grâce à notre brousse, où tout pousse. Le sol est ici tellement riche que nous connaissons, trois récoltes par an de maïs, d’arachide, de soja… Mais ça c’est en tempsCongo Kis Tshopo.jpg (16828 octets) normal ! Avec l’insécurité, les combats et l’absence de route, nous ne produisons quasiment plus rien et nos enfants sont sous alimentés. " En effet la plupart des gens subsistent en vivant de cueillette. La patate douce ou le manioc poussent par çi par là.

Plus loin, dans le quartier de la Tshopo, entièrement détruits par les combats, les enfants nous acclament.Congo Kis acclamations.jpg (18425 octets) " Les enfants sont heureux parce qu’ils voient l’homme blanc,explique un habitant. Pour eux, , si les Blancs arrivent c’est qu’il y aura la paix. " Partout où nous passons c’est Kabila qui est acclamé. L’impopularité des rebelles est totale dans les régions qu’ils occupent depuis plus de deux ans. Non seulement les habitants de l’Est considèrent le RCD comme une force d’occupation et ses dirigeants comme des opportunistes, mais ils constatent que tout en reprochant à Laurent Désiré Kabila son manque de démocratie et son incapacité à gouverner, les rebelles font pire encore : les partis politiques ne sont pas autorisés à fonctionner dans les régions occupées, les défenseurs des droits de l’homme sont persécutés ou muselés les fonctionnaires ne perçoivent aucun salaires tandis que les avoirs des entreprises publiques sont confisqués par la rébellion Congo Kis rebLun.jpg (16048 octets)pour couvrir ses frais de fonctionnement. Les militaires congolais enrôlés par les rebelles se plaignent également car leurs soldes dérisoires sont payées en monnaie locale alors que les soldats rwandais et ougandais, bien équipés, sont rétribués en dollars. 

Le centre de Kisangani ressemble un peu à une ville fantôme. Seuls les comptoirs de diamant sont ouverts ainsi qu’une seule terrasse. Jean Paul, 22 ans, qui était étudiant avant la guerre, est attablé. Lui qui aimerait tant pouvoir s’offrir une bière par cette chaleur résume clairement la situation  : " Kabila devrait accepter de composer avecCongo enfants casquettes.jpg (13257 octets) ces gens armés sur la manière dont il convient de partager " le gâteau ", comme ils aiment le dire. Si Kabila a peur du débat national c’est parce que beaucoup de ministres ne veulent pas perdre leur poste. Ils doivent tenir le plus longtemps possible pour avoir le temps de faire construire leur maison à l’étranger de préférence. Le RCD aussi a besoin de rester ici pour les mêmes raisons. Ils partiront le jour où ils seront rassasiés à moins que la Communauté internationale ne se décide enfin à intervenir pour aider le peuple congolais.

 

Reportage publié dans "Grande Reportagem", "Luxemburger Wort" et sous d'autres formes dans "Jeune Afrique Economie" (Paris) et "Trends Tendance"

La mémoire du Congo

Congo Damseaux1.jpg (15611 octets)La vie de William Damseaux se confond avec l’histoire du Congo. " Il y a 66 ans que je suis ici et je mourrai dans ce pays. Je suis arrivé en février 1934. Mes parents avaient une ferme. Quand j’ai eu 15 ans, en 1941, mon père m’a demandé de quitter les études pour le seconder. Nous avons alors acquis de magnifiques cheptels provenant d’Afrique du Sud. En 1945 la ferme valait déjà 40 millions de FB.
7 ans plus tard, je reprenais les affaires de mon père. A l’aube de l’indépendance notre chiffre d’affaire était de 16 millions de FB par mois. "

Puis vient la débâcle avec les mutineries, la guerre civile et l’exode des Belges et des étrangers. Malgré d’énormes pertes, Damseaux s’adapte et parvient à ravitailler en vivres frais tout l’intérieur du Congo. Il est ensuite chargé de la logistique des troupes onusiennes. Ce qui sauve ses affaires qui reprennent une fois le pays stabilisé. Cette fois il se lance dans le marché congolais en important des viandes en quartier d’Amérique du sud. Mais en 1970, l’oncle de Mobutu, Lito, veut mettre la main sur son affaire qui s’appelle alors Congo Frigo. Damseaux est obligé de la lui céder pour le tiers de sa valeur. Il est le premier à faire les frais de la " zaïrianisation ". En 1974, il redémarre en créant Orgaman qui devient un holding. Le groupe s’occupe d’importation de vivres frais, de surgelés, mais aussi de transport routier et fluvial ainsi que de diamants et d’or. Ces derniers produits ne servent pas à l’ enrichissement. " Mon souci, comme c’est encore le cas aujourd’hui, est de générer des devises pour couvrir mes besoins en importations. Cela pour ne plus dépendre de l’aléatoire circuit bancaire. "

Sa meilleure année : 1987 avec 107 millions de dollars. En 1991, le Congo connaît ses premiers pillages. Re belote en 1993. Le pays est exsangue. Damseaux maintient l’existence de son groupe qui ravitaille toute la capitale. Puis vient l’espoir avec l’arrivée de Kabila le 17 mai 1997. " Nous espérions tous que la vie allait redémarrer ". Huit jours plus tard, Damseaux est expulsé de la propriété qu’il occupait depuis 1941 parce qu’elle était convoitée et qu’officiellement elle se trouvait dans le périmètre de sécurité de la villa du premier ministre réquisitionnée par le nouveau régime. Et demain ? " Si mon fils n’avait pas accroché, j’aurais tout liquidé pour le quart de la valeur. Pourtant je reste optimiste. J’ai confiance dans les ressources inépuisables du peuple congolais et aujourd’hui j’ai récupéré ma maison ! "