VDt Afgh.jpg (6949 octets)    Vincent DUDANT journaliste-reporter free lance

 

 

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Un voyage dans le monde rural congolais

 

 

 

 

MIKEMBO CHEF BLANC

 

Toujours en proie à une guerre de factions aux implications régionales depuis 1998, la république soldat kin.jpg (12992 octets)démocratique du Congo se débat dans des querelles de chefs, de susceptibilités et de préséances. Mais le rôle de ces chefs là est bien souvent limité aux villes. L’immensité du monde rural au Congo vit dans une autre sphère, en autarcie. Là les ministres ne se déplacent jamais et les journalistes rarement. La vie s’y déroule sous un autre rythme, celui de la tradition avec comme acteurs les chefs coutumiers, les guérisseurs. Dans un de ces villages, Kienge, dans le Haut Katanga, son chef coutumier, Kienge Kikoko Kyapupwa, a pris une initiative intéressante pour sortir la région de sonMikembo Miombotris.jpg (29161 octets) marasme. Il a intronisé un blanc comme chef vassal et lui a attribué une partie de ses terres. Une première depuis l’indépendance. A charge pour ce blanc, mi-belge mi-grec , devenu Mikembo Ier, de prendre les destinées de son village en mains et de donner le coup de fouet économique attendu en mariant tradition et modernité.

 

 

Vue d’avion, la région du Haut Katanga à l’extrême sud est du Congo ressemble à une mer verte. La Kikoko avion.jpg (13431 octets)savane à perte de vue, étonnamment boisée. Sur la gauche, on distingue le long ruban d’argent de la Lufira un affluent du Congo. Même en saison sèche, comme c’est le cas aujourd’hui, il y a de l’eau partout. La terre est non seulement riche et généreuse, elle est aussi splendide. A droite de l’appareil, on aperçoit le massif des Kundelungu. Sur ce haut plateau, serpente un tumultueux torrent, la Lofoï, qui termine sa course en une chute impressionnante, la plus haute d’Afrique (384 m). Sur les flancs de ce plateau, on y trouve de l’or et du diamant. Cependant, dans ce somptueux etLofoï chutebis.jpg (17866 octets) vaste paysage, quelque chose manque. La nature est vide : l’homme est rare et l’animal absent !

Cà et là, apparaissent bien des villages le long d’une route étroite, mais ils sont généralement constitués de quelques huttes de torchis.

Sur la route qui mène de Lubumbashi à Kasenga, au volant de son puissant véhicule tout terrain, Michel Anastassiou, un blanc, est mikembo jeep.jpg (26982 octets)concentré. L’état de la route nécessite une vigilance constante. Les pièges y sont nombreux car cet axe, naguère important, n’est plus une route, tout juste une piste. Les ornières, généralement béantes ou ensablées,  les ponts, réduits à quelques poutres quand ils n’ont pas purement et simplement disparu, et les obstacles en tout genre représentent un danger constant. En cas de pépin, il ne faut compter sur personne. La route est désespérément vide. Les animaux ont aussi disparu. " Auparavant ,se dit le blanc, je pouvais encore croiser quelques zèbres, des phacochères ou des antilopes. Les braconniers n’ont rien épargné. " Naguère, cet axe était à la fois stratégique et économique. Il ravitaillait la capitale Lubumbashi (ex-Élisabethville) en vivres de toute sorte : céréales, viandes, poissons, légumes…

Mais c’était il y a bien longtemps. Il faut remonter avant l’indépendance et aux quelques années qui ont suivi. A l’époque la route était même asphaltée sur un important tronçon. Aujourd’hui, non seulement l’asphalte, mais aussi la couche de latérite qui recouvrait la piste et lui conférait une certaine rigidité, ont quasiment partout disparu. Depuis trois heures qu’il roule, il n’a encore croisé aucun autre véhicule, hormis quelques rares vélos. Les camions sont rarissimes. Quand certains s’aventurent sur ces pistes ce n’est de toute façon que pendant la saison sèche. Les pluies qui durent six mois les rendent absolument impraticables et les villages sont coupés du monde extérieur.

" Comment en est-on arrivé là ? " se demande Michel Anastassiou, en étant cette fois franchement obligé de quitter la piste pour en improviser une nouvelle sur quelques centaines de mètres. Certes, il y a la guerre, mais c’est surtout une guerre d’escarmouches, et la ville de Pweto, à 400 km plus au nord, sur le lac Moero, est sous contrôle d’une faction de l’opposition armée. Mais, pour beaucoup d’observateurs, la guerre a bon dos. Elle sert souvent à justifier l’impéritie et la mal gouvernance. On ne s’est jamais battu ici. Certes il y a les militaires qui rackettent mais il y en a toujours eu. Cela n’explique pas l’immense marasme dans lequel les campagnes se trouvent.

Pour Michel Anastassiou qui est né au Congo, la réalité est plus prosaïque. Le manque de rigueur et d’entretien, les mauvaises habitudes comme la corruption qui s’est généralisée, ont, depuis l’indépendance, entraîné une lente et irrémédiable dégradation de la situation. A partir du moment où les routes s’effaçaient, les moyens de transport se faisaient progressivement plus rares. Privés de voir s’écouler leur production, les paysans, à leur tour, cessaient de produire, refusant de laisser pourrir leurs cultures sur pied. Puis, le métier s’est progressivement perdu. Dépitée, une grande partie de la population rurale, y compris les pêcheurs, a déserté les champs devenus vides et a migré vers la ville dans l’illusion d’une vie plus facile. Sur les hauts plateaux, l’élevage, à son tour, a été abandonné. Ce phénomène d’exode touche toutes les campagnes au Congo.

Voilà pourquoi, Lubumbashi, aujourd’hui surpeuplée, est ravitaillée en maïs (l’aliment de base) depuis la Zambie ou l’Afrique du Sud, des pays dits agricoles mais moins fertiles que la terre katangaise pourtant si généreusement comblée.

Même la minoterie de l’entreprise Forrest dont Michel Anastassiou est l’administrateur délégué fonctionne aujourd’hui avec du maïs zambien.

C’est aussi la raison de la cherté des prix au Katanga, comme dans l’ensemble du Congo. Le pays ne produit plus. L’essentiel y est importé !

Après cinq heures de route Michel Anastassiou a le visage grave. Il pense à ce qui l’attend dans ce village qu’il espère bientôt atteindre. Il va participer à une cérémonie dans laquelle il tiendra le premier rôle et qui fera de lui un chef coutumier ! Ce village deviendra son village. Il y exercera ses prérogatives de chef et en échange devra lui permettre de se développer et de prospérer. Un honneur qui n’avait plus été décerné à un blanc depuis l’indépendance.

Mais est-il possible qu’un blanc exerce une telle responsabilité qui est en symbiose complète avec l’âme africaine ? Se demande-t’il avec anxiété.

Chef méditant.jpg (24870 octets)Un mois auparavant, dans le village de Kienge, au pied du massif des Kundelungu, le chef Kienge Kikoko Kyapupwa méditait, assis devant la case des ancêtres. Souvent le chef venait ainsi dialoguer avec les esprits ancestraux. qui au même titre que les vivants font partie de la communauté. Ceux-ci, quand on les honore convenablement, constituent d’excellents guides et leurs descendants connaissent une vie paisible. Les ancêtres  

sont considérés comme des " Pères fondateurs " qui dans leur grande bonté, ont tracé les voies que le groupe devait suivre pour se trouver en sécurité.

Kienge Kikoko, en tant que chef de la communauté est le médiateur entre les esprits et la population. Il a lui même été choisi par les ancêtres qui lui ont donné son nom qui signifie " la mère poule qui prend soin de ses poussins ". C’est de là que chaque chef coutumier tire sa légitimité et personne ne remet en question le choix des ancêtres. Voilà pourquoi le chef coutumier est, au Congo, une des rares autorités encore respectées. Dans ce pays éclaté, il incarne la cohésion du corps social. Il est donc quelqu’un deKikoko mil.jpg (22234 octets) très précieux, que la population se doit de ménager, de protéger. On travaille donc pour lui ; on chasse pour lui ; on lui offre des cadeaux (mulambo), etc.

Ce jour là Kikoko était préoccupé par l’avenir de ses sujets, de son village, de ses terres presque aussi petite fille.jpg (14338 octets)grandes que le Portugal. A moins d’un miracle il ne voyait pas l’avenir en rose. Certes son village est beau, sans doute le plus beau de la région. C’est un gros bourg de 3000 habitants. Grâce à son dynamisme et à son entregent, il avait évité le dépeuplement en parvenant à faire construire un petit dispensaire ainsi qu’une école primaire, une piste d’aviation pour petits porteurs et la " résidence Kikoko " pour recevoir des visiteurs. Il avait également instauré un fonds de solidarité pour les plus démunis. Mais se disait-il à l’évidence, on est loin d’une situation idéale. Faute de route, de moyens de transport, le village ne produit plus que ce dont il a strictement besoin. Privés d’échanges, les habitants ne possèdent rien. Beaucoup sombrent dans l’alcoolisme en se gavant de lutuku , le " whisky indigène " qui rend aveugle. Les disputes, dues à l’ennui sont monnaie courante et les guérisseurs ont beaucoup de travail pour lever les mauvais sorts. Le chef lui-même avait réchappé à un envoûtement, dû à des jaloux, voilà quelques années. Plusieurs enfants souffrent de carences alimentaires. Sur une terre aussi riche ce n’était à l’évidence pas acceptable. Certaines traditions aussi énervaient le chef qui avait été à l’école belge. Ainsi les membres de sa tribu élèvent des chèvres qui constituent une sorte de patrimoine mais le lait n’est pas trait ! Cela parce que les gens ici se considèrent comme des agriculteurs et non comme des pasteurs. Dans le même temps, le lait en poudre est vendu à un prix inaccessible.

Parfois le chef faisait travailler les habitants. Ainsi tout récemment, il avait obligé chaque famille, pour des raisons d’hygièneKikoko Kienge.jpg (80693 octets) élémentaire, à construire une toilette. Puis il s’était mis dans la tête de construire un petit barrage sur la rivière Mwena, avec un système d’adduction d’eau afin d’irriguer certaines terres pendant la saison sèche. Mais la pression était trop faible.

Que faire ? demanda-t’il aux ancêtres qui lui donnèrent l’inspiration. " Tu créeras l’événement, lui soufflèrent-ils, en faisant de ton ami  Michel Anastassiou, un chef coutumier. Tu lui attribueras une partie de tes terres et il aura comme charge de créer un nouveau village qu’il devra faire prospérer.! "

Ensemble, Michel Anatasiou et Kikoko qui a l’époque n’était pas encore le chef qu’il est devenu, ont travaillé comme cadres supérieurs à la Gécamines (l’ancienne Union Minières). Ce dernier sait que Michel qui connaît mieux le Congo que n’importe quel autre pays est un véritable congolais, exception faite de sa couleur de peau. Kikoko sait aussi combien Michel qui parle le kibemba, la langue des Bakundas (la tribu de Kikoko), a le souci de voir son Congo se développer. Il connaît également sa frustration de ne jamais avoir été reconnu comme citoyen congolais à part entière. Au Congo, les blancs ne reçoivent jamais la nationalité congolaise quand bien même, comme Michel et ses enfants, ils sont là depuis plusieurs générations. Ils doivent même obtenir un visa pour sortir du pays ! De plus, Michel est un manieur d’hommes. N’est-il pas le numéro deux du Groupe Forrest, l’opérateur privé le plus important du Congo ? N’est-il pas également susceptible de donner confiance à d’éventuels investisseurs ?

Si Kikoko veut changer la mentalité de ses gens qui consiste trop souvent à attendre tout de l’extérieur, il sait que son ami Anastassiou peut l’aider à les encadrer et à les faire bosser sur un projet. De la sorte, il résoudrait tant de problèmes. Cela pour autant que Michel soit reconnu et possède une légitimité sinon il restera le " muzungu ", le blanc ! Et Kikoko se rappelle avec une certaine nostalgie le temps des Belges. L’administrateur territorial passait alors distribuer les semences. Tout habitant de plus de 18 ans qui n’allait pas à l’école devait cultiver environ un quart d’ha de maïs, un autre de manioc et un troisième de coton. Obligatoirement, sous peine d’emprisonnement! Certes l’administration coloniale n’était pas tendre avec le noir, mais, cependant, en échange du travail exigé, l’administration rachetait au paysan sa production à bon prix. Ainsi à l’époque, les campagnes étaient riches ; les marchés étaient pleins ; les minoteries fonctionnaient et les routes, bien entretenues, permettaient de bonnes communications. En bref, le pays vibrait d’activités. Si l’administration coloniale avait pu engranger de bons résultats économiques, c’est parce que, estimait Kikoko, elle avait eu la pertinence de travailler avec les chefs coutumiers. C’est cette dynamique là que Kikoko voudrait réamorcer. Car lui, le chef, il sait que si ses hommes sont motivés et, sous son autorité, ils se mettront à travailler, sans ménager leurs efforts !

 

Depuis plusieurs heures maintenant, Anastassiou est arrivé dans son futur village qui se nommera Mikembo. Il portera lui-même le nom de ce village qui fait référence à des grottes situées non loin de là et qui selon la tradition serait le sanctuaire des esprits. Après la révélation du chef Kikoko, quelques cases Mikembo bracelet bis.jpg (18453 octets)ont été rapidement construites ainsi qu’une piste d’accès. C’est là qu’Anastassiou et sa femme, Françoise, sont accueillis par les " Ina Mfumu ", les femmes gardiennes de la tradition. Elles les revêtent de l’habit blanc de cérémonie. Puis le rythme endiablé et assourdissant des tams tams se fait entendre jusqu’à 5km à la ronde. La foule forme un cercle et scande " Mikembo a-ïssa ", (Mikembo est arrivé). Successivement, Mikembo reçoit les attributs de sa nouvelle fonction. D’abord la hache de justice avec laquelle il lui appartiendra de trancher. Puis vient la lance car il sera aussi chef de guerre. Enfin on lui remet un curieux objet formé d’une queue d’élan. C’est le symbole ultime de la chefferie, celui qui permet d’être le médiateur entre le monde visible et l’invisible.

Cérémonieusement et en dansant Kienge Kikoko s’approche maintenant de lui et lui demande en kibemba :  " Qui es-tu ?   Je suis Mikembo Pumpa Kabeya ", répond-il. (c’est-à-dire  Mikembo, " le fourmilier déterminé "). Alors le grand chef lui donne l’accolade et se tourne vers la foule en le présentant : "dorénavant celui-ci sera votre chef, Mikembo. Mikembo est un blanc, mais il a été accepté par nos ancêtres ". Maintenant Mikembo peut se tenir sur la peau de léopard, la place du chef. Kikoko explique à la foule pourquoi ce nom de fourmilier déterminé. Tout simplement parce que, curieusement, le fourmilier construit des habitations pour d’autres animaux. Pouvait-on trouver totem plus symbolique de ce qu’on attend d’Anastassiou ?

Les tams tams reprennent leur rythme envoûtant. Mikembo armé de sa lance s’avance au milieu du cercle en dansant. Il tient haut sa lance. D’un geste prompt et bien ajusté il la plante dans le sol. Ce geste est ponctué par un coup de fusil pour être sûr d’être entendu par les esprits.

Ensuite en procession, il faudra aller rendre hommage aux ancêtres. Une nouvelle case, le miombo, leur a été construite . A l’entrée, une termitière symbolise Mikembo. " A ton décès, lui explique Kikoko, la termitière sera placée à l’intérieur. Ainsi tu rejoindras toi aussi les ancêtres qui continueront à guider notre peuple. "

Mikembo danses bis.jpg (19020 octets)Les ancêtres ont entendu la prière. Le vent s’est arrêté de souffler. Une nouvelle ère semble se lever sur cette région apaisée. Le nouveau chef Mikembo a des idées plein la tête. Mais un projet particulier lui tient au cœur : celui de créer un parc animalier en vue de réinsérer la faune dans cette vaste savane boisée. Plusieurs dizaines de personnes pourront être engagées sur le projet. Et puis c’est promis on fera tout pour que la route reprenne vie. Mais avant cela il est temps de faire la fête, le munkoyo, la bière indigène est tirée, il faut maintenant la boire.

 

 

Vincent Dudant

Ce reportage a été publié dans la "Libre MATCH" et "Grande Reportagem" (Lisbonne)

 

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