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Un voyage dans le monde rural congolais
MIKEMBO CHEF BLANC
Toujours en proie à une guerre de factions aux implications régionales depuis 1998,
la république
démocratique du Congo se débat dans des querelles de
chefs, de susceptibilités et de préséances. Mais le rôle de ces chefs là est bien
souvent limité aux villes. Limmensité du monde rural au Congo vit dans une autre
sphère, en autarcie. Là les ministres ne se déplacent jamais et les journalistes
rarement. La vie sy déroule sous un autre rythme, celui de la tradition avec comme
acteurs les chefs coutumiers, les guérisseurs. Dans un de ces villages, Kienge, dans le
Haut Katanga, son chef coutumier, Kienge Kikoko Kyapupwa, a pris une initiative
intéressante pour sortir la région de son
marasme. Il a intronisé un blanc comme chef vassal
et lui a attribué une partie de ses terres. Une première depuis lindépendance. A
charge pour ce blanc, mi-belge mi-grec , devenu Mikembo Ier, de prendre les destinées de
son village en mains et de donner le coup de fouet économique attendu en mariant
tradition et modernité.
Vue davion, la région du Haut Katanga à lextrême sud est du Congo
ressemble à une mer verte. La
savane à perte de vue,
étonnamment boisée. Sur la gauche, on distingue le long ruban dargent de la Lufira
un affluent du Congo. Même en saison sèche, comme cest le cas aujourdhui, il
y a de leau partout. La terre est non seulement riche et généreuse, elle est aussi
splendide. A droite de lappareil, on aperçoit le massif des Kundelungu. Sur ce haut
plateau, serpente un tumultueux torrent, la Lofoï, qui termine sa course en une chute
impressionnante, la plus haute dAfrique (384 m). Sur les flancs de ce plateau, on y
trouve de lor et du diamant. Cependant, dans ce somptueux et
vaste paysage, quelque chose manque. La nature est vide :
lhomme est rare et lanimal absent !
Cà et là, apparaissent bien des villages le long dune route étroite, mais ils sont généralement constitués de quelques huttes de torchis.
Sur la route qui mène de Lubumbashi à Kasenga, au volant de son puissant véhicule
tout terrain, Michel Anastassiou, un blanc, est
concentré.
Létat de la route nécessite une vigilance constante. Les pièges y sont nombreux
car cet axe, naguère important, nest plus une route, tout juste une piste. Les
ornières, généralement béantes ou ensablées, les ponts, réduits à quelques
poutres quand ils nont pas purement et simplement disparu, et les obstacles en tout
genre représentent un danger constant. En cas de pépin, il ne faut compter sur personne.
La route est désespérément vide. Les animaux ont aussi disparu. " Auparavant
,se dit le blanc, je pouvais encore croiser quelques zèbres, des phacochères ou des
antilopes. Les braconniers nont rien épargné. " Naguère, cet axe était
à la fois stratégique et économique. Il ravitaillait la capitale Lubumbashi
(ex-Élisabethville) en vivres de toute sorte : céréales, viandes, poissons,
légumes
Mais cétait il y a bien longtemps. Il faut remonter avant lindépendance et aux quelques années qui ont suivi. A lépoque la route était même asphaltée sur un important tronçon. Aujourdhui, non seulement lasphalte, mais aussi la couche de latérite qui recouvrait la piste et lui conférait une certaine rigidité, ont quasiment partout disparu. Depuis trois heures quil roule, il na encore croisé aucun autre véhicule, hormis quelques rares vélos. Les camions sont rarissimes. Quand certains saventurent sur ces pistes ce nest de toute façon que pendant la saison sèche. Les pluies qui durent six mois les rendent absolument impraticables et les villages sont coupés du monde extérieur.
" Comment en est-on arrivé là ? " se demande Michel Anastassiou, en étant cette fois franchement obligé de quitter la piste pour en improviser une nouvelle sur quelques centaines de mètres. Certes, il y a la guerre, mais cest surtout une guerre descarmouches, et la ville de Pweto, à 400 km plus au nord, sur le lac Moero, est sous contrôle dune faction de lopposition armée. Mais, pour beaucoup dobservateurs, la guerre a bon dos. Elle sert souvent à justifier limpéritie et la mal gouvernance. On ne sest jamais battu ici. Certes il y a les militaires qui rackettent mais il y en a toujours eu. Cela nexplique pas limmense marasme dans lequel les campagnes se trouvent.
Pour Michel Anastassiou qui est né au Congo, la réalité est plus prosaïque. Le manque de rigueur et dentretien, les mauvaises habitudes comme la corruption qui sest généralisée, ont, depuis lindépendance, entraîné une lente et irrémédiable dégradation de la situation. A partir du moment où les routes seffaçaient, les moyens de transport se faisaient progressivement plus rares. Privés de voir sécouler leur production, les paysans, à leur tour, cessaient de produire, refusant de laisser pourrir leurs cultures sur pied. Puis, le métier sest progressivement perdu. Dépitée, une grande partie de la population rurale, y compris les pêcheurs, a déserté les champs devenus vides et a migré vers la ville dans lillusion dune vie plus facile. Sur les hauts plateaux, lélevage, à son tour, a été abandonné. Ce phénomène dexode touche toutes les campagnes au Congo.
Voilà pourquoi, Lubumbashi, aujourdhui surpeuplée, est ravitaillée en maïs (laliment de base) depuis la Zambie ou lAfrique du Sud, des pays dits agricoles mais moins fertiles que la terre katangaise pourtant si généreusement comblée.
Même la minoterie de lentreprise Forrest dont Michel Anastassiou est ladministrateur délégué fonctionne aujourdhui avec du maïs zambien.
Cest aussi la raison de la cherté des prix au Katanga, comme dans lensemble du Congo. Le pays ne produit plus. Lessentiel y est importé !
Après cinq heures de route Michel Anastassiou a le visage grave. Il pense à ce qui lattend dans ce village quil espère bientôt atteindre. Il va participer à une cérémonie dans laquelle il tiendra le premier rôle et qui fera de lui un chef coutumier ! Ce village deviendra son village. Il y exercera ses prérogatives de chef et en échange devra lui permettre de se développer et de prospérer. Un honneur qui navait plus été décerné à un blanc depuis lindépendance.
Mais est-il possible quun blanc exerce une telle responsabilité qui est en symbiose complète avec lâme africaine ? Se demande-til avec anxiété.
Un mois auparavant, dans le village de Kienge, au pied
du massif des Kundelungu, le chef Kienge Kikoko Kyapupwa méditait, assis devant la case
des ancêtres. Souvent le chef venait ainsi dialoguer avec les esprits ancestraux. qui au
même titre que les vivants font partie de la communauté. Ceux-ci, quand on les honore
convenablement, constituent dexcellents guides et leurs descendants connaissent une
vie paisible. Les ancêtres
sont considérés comme des " Pères fondateurs " qui dans leur grande bonté, ont tracé les voies que le groupe devait suivre pour se trouver en sécurité.
Kienge Kikoko, en tant que chef de la communauté est le médiateur entre les esprits
et la population. Il a lui même été choisi par les ancêtres qui lui ont donné son nom
qui signifie " la mère poule qui prend soin de ses poussins ".
Cest de là que chaque chef coutumier tire sa légitimité et personne ne remet en
question le choix des ancêtres. Voilà pourquoi le chef coutumier est, au Congo, une des
rares autorités encore respectées. Dans ce pays éclaté, il incarne la cohésion du
corps social. Il est donc quelquun de
très précieux, que
la population se doit de ménager, de protéger. On travaille donc pour lui ; on
chasse pour lui ; on lui offre des cadeaux (mulambo), etc.
Ce jour là Kikoko était préoccupé par lavenir de ses sujets, de son village,
de ses terres presque aussi
grandes que le Portugal. A moins
dun miracle il ne voyait pas lavenir en rose. Certes son village est beau,
sans doute le plus beau de la région. Cest un gros bourg de 3000 habitants. Grâce
à son dynamisme et à son entregent, il avait évité le dépeuplement en parvenant à
faire construire un petit dispensaire ainsi quune école primaire, une piste
daviation pour petits porteurs et la " résidence Kikoko " pour
recevoir des visiteurs. Il avait également instauré un fonds de solidarité pour les
plus démunis. Mais se disait-il à lévidence, on est loin dune situation
idéale. Faute de route, de moyens de transport, le village ne produit plus que ce dont il
a strictement besoin. Privés déchanges, les habitants ne possèdent rien. Beaucoup
sombrent dans lalcoolisme en se gavant de lutuku , le " whisky
indigène " qui rend aveugle. Les disputes, dues à lennui sont monnaie
courante et les guérisseurs ont beaucoup de travail pour lever les mauvais sorts. Le chef
lui-même avait réchappé à un envoûtement, dû à des jaloux, voilà quelques années.
Plusieurs enfants souffrent de carences alimentaires. Sur une terre aussi riche ce
nétait à lévidence pas acceptable. Certaines traditions aussi énervaient
le chef qui avait été à lécole belge. Ainsi les membres de sa tribu élèvent
des chèvres qui constituent une sorte de patrimoine mais le lait nest pas
trait ! Cela parce que les gens ici se considèrent comme des agriculteurs et non
comme des pasteurs. Dans le même temps, le lait en poudre est vendu à un prix
inaccessible.
Parfois le chef faisait travailler les habitants. Ainsi tout récemment, il avait
obligé chaque famille, pour des raisons dhygiène
élémentaire, à construire une toilette. Puis il sétait mis dans la tête de
construire un petit barrage sur la rivière Mwena, avec un système dadduction
deau afin dirriguer certaines terres pendant la saison sèche. Mais la
pression était trop faible.
Que faire ? demanda-til aux ancêtres qui lui donnèrent linspiration. " Tu créeras lévénement, lui soufflèrent-ils, en faisant de ton ami Michel Anastassiou, un chef coutumier. Tu lui attribueras une partie de tes terres et il aura comme charge de créer un nouveau village quil devra faire prospérer.! "
Ensemble, Michel Anatasiou et Kikoko qui a lépoque nétait pas encore le chef quil est devenu, ont travaillé comme cadres supérieurs à la Gécamines (lancienne Union Minières). Ce dernier sait que Michel qui connaît mieux le Congo que nimporte quel autre pays est un véritable congolais, exception faite de sa couleur de peau. Kikoko sait aussi combien Michel qui parle le kibemba, la langue des Bakundas (la tribu de Kikoko), a le souci de voir son Congo se développer. Il connaît également sa frustration de ne jamais avoir été reconnu comme citoyen congolais à part entière. Au Congo, les blancs ne reçoivent jamais la nationalité congolaise quand bien même, comme Michel et ses enfants, ils sont là depuis plusieurs générations. Ils doivent même obtenir un visa pour sortir du pays ! De plus, Michel est un manieur dhommes. Nest-il pas le numéro deux du Groupe Forrest, lopérateur privé le plus important du Congo ? Nest-il pas également susceptible de donner confiance à déventuels investisseurs ?
Si Kikoko veut changer la mentalité de ses gens qui consiste trop souvent à attendre tout de lextérieur, il sait que son ami Anastassiou peut laider à les encadrer et à les faire bosser sur un projet. De la sorte, il résoudrait tant de problèmes. Cela pour autant que Michel soit reconnu et possède une légitimité sinon il restera le " muzungu ", le blanc ! Et Kikoko se rappelle avec une certaine nostalgie le temps des Belges. Ladministrateur territorial passait alors distribuer les semences. Tout habitant de plus de 18 ans qui nallait pas à lécole devait cultiver environ un quart dha de maïs, un autre de manioc et un troisième de coton. Obligatoirement, sous peine demprisonnement! Certes ladministration coloniale nétait pas tendre avec le noir, mais, cependant, en échange du travail exigé, ladministration rachetait au paysan sa production à bon prix. Ainsi à lépoque, les campagnes étaient riches ; les marchés étaient pleins ; les minoteries fonctionnaient et les routes, bien entretenues, permettaient de bonnes communications. En bref, le pays vibrait dactivités. Si ladministration coloniale avait pu engranger de bons résultats économiques, cest parce que, estimait Kikoko, elle avait eu la pertinence de travailler avec les chefs coutumiers. Cest cette dynamique là que Kikoko voudrait réamorcer. Car lui, le chef, il sait que si ses hommes sont motivés et, sous son autorité, ils se mettront à travailler, sans ménager leurs efforts !
Depuis plusieurs heures maintenant, Anastassiou est arrivé dans son futur village qui
se nommera Mikembo. Il portera lui-même le nom de ce village qui fait référence à des
grottes situées non loin de là et qui selon la tradition serait le sanctuaire des
esprits. Après la révélation du chef Kikoko, quelques cases
ont été rapidement construites ainsi quune
piste daccès. Cest là quAnastassiou et sa femme, Françoise, sont
accueillis par les " Ina Mfumu ", les femmes gardiennes de la
tradition. Elles les revêtent de lhabit blanc de cérémonie. Puis le rythme
endiablé et assourdissant des tams tams se fait entendre jusquà 5km à la ronde.
La foule forme un cercle et scande " Mikembo a-ïssa ", (Mikembo est
arrivé). Successivement, Mikembo reçoit les attributs de sa nouvelle fonction.
Dabord la hache de justice avec laquelle il lui appartiendra de trancher. Puis vient
la lance car il sera aussi chef de guerre. Enfin on lui remet un curieux objet formé
dune queue délan. Cest le symbole ultime de la chefferie, celui qui
permet dêtre le médiateur entre le monde visible et linvisible.
Cérémonieusement et en dansant Kienge Kikoko sapproche maintenant de lui et lui demande en kibemba : " Qui es-tu ? Je suis Mikembo Pumpa Kabeya ", répond-il. (cest-à-dire Mikembo, " le fourmilier déterminé "). Alors le grand chef lui donne laccolade et se tourne vers la foule en le présentant : "dorénavant celui-ci sera votre chef, Mikembo. Mikembo est un blanc, mais il a été accepté par nos ancêtres ". Maintenant Mikembo peut se tenir sur la peau de léopard, la place du chef. Kikoko explique à la foule pourquoi ce nom de fourmilier déterminé. Tout simplement parce que, curieusement, le fourmilier construit des habitations pour dautres animaux. Pouvait-on trouver totem plus symbolique de ce quon attend dAnastassiou ?
Les tams tams reprennent leur rythme envoûtant. Mikembo armé de sa lance savance au milieu du cercle en dansant. Il tient haut sa lance. Dun geste prompt et bien ajusté il la plante dans le sol. Ce geste est ponctué par un coup de fusil pour être sûr dêtre entendu par les esprits.
Ensuite en procession, il faudra aller rendre hommage aux ancêtres. Une nouvelle case, le miombo, leur a été construite . A lentrée, une termitière symbolise Mikembo. " A ton décès, lui explique Kikoko, la termitière sera placée à lintérieur. Ainsi tu rejoindras toi aussi les ancêtres qui continueront à guider notre peuple. "
Les ancêtres ont entendu
la prière. Le vent sest arrêté de souffler. Une nouvelle ère semble se lever sur
cette région apaisée. Le nouveau chef Mikembo a des idées plein la tête. Mais un
projet particulier lui tient au cur : celui de créer un parc animalier en vue
de réinsérer la faune dans cette vaste savane boisée. Plusieurs dizaines de personnes
pourront être engagées sur le projet. Et puis cest promis on fera tout pour que la
route reprenne vie. Mais avant cela il est temps de faire la fête, le munkoyo, la
bière indigène est tirée, il faut maintenant la boire.
Vincent Dudant
Ce reportage a été publié dans la "Libre MATCH" et "Grande Reportagem" (Lisbonne)
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