VDt Afgh.jpg (6949 octets)    Vincent DUDANT journaliste-reporter free lance

 

VOYAGE AU PAYS DE " L’ECONOMIE DE MARCHE SOCIALISTE ".
QUE RESTE-T’IL DE MAO ?

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VIVRE EN CHINE AUJOURD'HUI

Dur dur de perdre son boulot en Chine. Mais le Chinois est particulièrement laborieux et dans une ville comme Pékin il peut se réinsérer dans une économie qui n’a plus de commun avec le socialisme que le nom. 

Chen Gang est un chauffeur de taxi, et nous l’avons suivi dans les rues de Pékin au moment des célébrations du 50ème anniversaire du régime communiste.

Comme tous les matins, Chen Gang se rend au parc Rytan (le parc du Soleil). L’aube se lève et il fait déjà froid en ce début octobre. Comme des millions de Chinois, il pratique le Tai Ji Quan. Ce sont des exercices très lents qui permettent d’harmoniser le corps et l’esprit. Chen en a bien besoin de cet équilibre pour habiter Pékin qui compte parmi les dix villes les plus polluées au monde. Le nombre de voitures a explosé ainsi que les grands chantiers. Aussi parce que la ville paie le prix des aberrations du modèle agricole que Mao avait conçu et qui consistait à tout dénuder pour cultiver plus facilement. Ce qui a fait disparaître toutes les barrières de protection contre les sables de Mongolie soufflés par les tempêtes.

Très bientôt Chen va rejoindre sa petite " Xia Li " fabriquée à Tien jin sous licence japonaise, en espérant davantage de clients que les deux semaines précédentes parce que, pendant les célébrations, les autorités avaient interdit aux provinciaux de se rendre dans la ville. Redoutant un attentat, tout particulièrement de la part des Ouïgours, une minorité musulmane de l’Ouest, ou un quelconque incident, le gouvernement avait adopté les grands moyens. D’une part on avait nettoyé la ville de ses prostituées, mendiants et débiles mentaux, puis on avait instauré un cordon sanitaire autour de la ville afin que rien et personne ne viennent gâter le spectacle.

La fête, Chen Gang l’a vécue devant son poste de télévision, comme tous les Chinois. Les célébrations se sont déroulées à huis clos. Chen n’a pas été dupe. Ce fut un immense show télévisé réalisé par les communistes pour impressionner leurs compatriotes et le monde sur leurs réalisations. Et aussi pour s’affirmer comme puissance militaire. Malgré sa frustration, Chen s’est laissé envahir par un sentiment de fierté. Décidément son pays ne ressemblait plus du tout à ce qu’il était il y a 20 ans. D’abord parce que le pouvoir d’achat moyen a été multiplié par 16 ! Cependant Chen n’a aucune sympathie pour le Parti communiste qui a réaffirmé vouloir continuer à tout diriger et tout contrôler en Chine. Et puis il se demande, alors qu’il lit et entend partout des slogans à la gloire du parti du genre, "longue vie au Marxisme-Leninisme, aux Pensées de Mao Zedong et a la Theorie de Deng Xiaoping." ce qu’il reste des idéaux de Mao ? De même l’article un de la nouvelle constitution stipule que " la République populaire de Chine est un Etat socialiste soumis à la dictature démocratique du peuple, conduite par la classe ouvrière et fondée sur l’alliance des ouvriers et des paysans ".

Or, à l’évidence, la Chine est devenue un pays de contrastes. Les écarts sont énormes entre riches et pauvres, les villes et les campagnes, et l’Est et l’Ouest du pays ! De plus en démantelant les entreprises publiques qui assuraient via l’unité de travail de chaque ouvrier, la prise en charge des besoins sociaux comme la pension, l’école, les soins de santé, beaucoup de travailleurs licenciés se retrouvent à la rue sans indemnité.

Chen sait de quoi il parle. Voila deux ans, il a été l’un des premiers a faire les frais de la campagne de restructuration dans l’immense complexe sidérurgique "Shougang" de Pékin. Il a été licencié sans indemnité. Il y a trois ans, ce vaste combinat comptait près de 100.000 ouvriers. Il en reste 20.000 aujourd’hui.

Durant une année Chen en a fait des cauchemars. Zhu Rongji, le Premier ministre surnommé " le tsar de l’économie " avait dit aux gens qui perdaient leur travail : " à vous de trouver un moyen pour vous nourrir. " Puis Chen a pu se recycler comme chauffeur de taxi avec l’aide financière de son père, un paysan qui s’était relativement enrichi grâce aux reformes de Deng Xiaoping. Mais le père n’avait pas les relations, indispensables en affaires et Chen n’avait pu se mettre a son compte.

L’assainissement des entreprises d’Etat est le fantastique défi actuel de la Chine. Le secteur public qui représente encore 85% des entreprises emploie environ 80 millions de citadins. 20 millions de personnes ont déjà perdu leur travail et le mouvement va s’accélérer. Une grande partie de ces entreprises fonctionne mal pour une raison simple : elles continuent à fabriquer des produits trop chers dont plus personne ne veut. Avec l’élévation du pouvoir d’achat les Chinois ne veulent plus acheter, par exemple des téléviseurs noir et blanc ou des produits de mauvaises qualités. Or le Plan continue à imposer à ces entreprises des quotas de production sans tenir compte du marché !

Cette restructuration associée avec l’angoisse du citoyen de perdre son boulot provoque à la fois un vaste mécontentement dans la population et aussi ce qu’on appelle en économie une large déflation ! Il y a maintenant en Chine plus de vendeurs que d’acheteurs. Et les mécontents sont justement ces ouvriers qui traditionnellement forment le meilleur soutien du Parti communiste. Voilà pourquoi la première priorité du régime chinois est d’assurer aujourd’hui la " stabilité " ainsi que l’a souligné tout récemment Jürgen Kracht le patron de Fiducia Hong Kong.

D’habitude, Chen n’a pas beaucoup le temps de réfléchir à ces considérations. Ses journées sont bien trop longues. C’est le prix à payer s’il veut concrétiser son rêve : se marier, fonder un foyer et acheter son appartement ! En travaillant 12 à 15 heures par jour, ce qui est assez normal en Chine, il peut gagner 3.000 Yuans par jour (plus ou moins 14.000 FB) ce qui est un salaire triple de celui d’un petit fonctionnaire.

Dans la soirée, Chen prendra comme client, un " dakuan ", ce qui veut dire un riche homme d’affaire. Il l’avait chargé devant l’hôtel " Palais de la richesse éternelle ". Il était accompagné de sa " petite secrétaire ". Chen n’est pas jaloux. Il respecte ce genre d’homme qui a fait lui-même son argent à l’inverse des trop nombreux fonctionnaires devenus riches parce qu’ils manipulent des budgets, des " facturés " comme on les appelle ici avec mépris. Le " dakuan " se fit déposer dans une boîte de nuit à la mode du 3ème périphérique. Chen se rappela le dicton à la mode de la nouvelle culture politique chinoise : le matin, les roues (de la voiture) tournent ; le midi, les assiettes tournent ; et le soir c’est la jupe qui tourne.

Chen Gang décide que le lendemain il irait au temple du Lama brûler un peu d’encens pour se souhaiter autant de succès. Il n’était pas tibétain, juste un peu bouddhiste, taoïste, confucianiste… Il ne sait pas très bien au juste. Mais son désir est sincère.

Vincent Dudant à Pékin

 

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