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Un
parfum déternité quelque part en Inde :
LE MONT DE LA SAGESSE |
Le site du Mont Abu, ou mont de la Sagesse, qui domine une plaine immense aux confins du Rajasthan et du Gujarat, propose un condensé de lInde. Les palais se comptent par dizaines et les temples par centaines. Tous les grands courants religieux sont représentés sur cette montagne sacrée. Fidèles de Shiva, de Vishnu, disciples de Kali, musulmans, chrétiens mais surtout jaïns se côtoient plutôt harmonieusement. Une secte apocalyptique y a aussi établi son quartier général.
Dans ce lieu saint, une atmosphère déternité règne, même si pour beaucoup les temps sont comptés.
« Et maintenant vous êtes mort ! » dit la voix, suave et sereine. Puis la pièce, plongée dans le noir absolu, sirradie de rayons rouges et ors. « Vous êtes une âme planant dans le nirvâna», continue le même commentaire au son dune musique « new age ». Enfin les lumières se rallument. Lanimation est terminée et les applaudissements sont nourris. Certains ont la larme à lil. Les spectateurs effarés ont successivement découvert que notre monde avait un cycle de 5000 ans et que celui-ci vivait les derniers instants de son âge le plus sombre, celui du Fer, ou encore celui de la Destruction. Lapocalypse est imminente Après, heureusement, sur les cendres de ce monde corrompu, un nouvel « âge dor » renaîtrait grâce à des âmes vivifiées.
Nous sommes ici à
l « Académie pour un Monde Meilleur », le siège mondial de la
secte des Brahma Kumaris, qui revendique 600.000 adeptes. Cest à Mont Abu, aux
confins du Rajasthan et du Gujarat, sur une montagne verdoyante de la chaîne des Aravali
qui culmine à 1500 mètres daltitude que celle-ci sest installée, pour
justement survivre à limminent déluge. A lissue de ce diaporama, Roshan
(« Lumière » en hindi), notre mentor, se dit sûr que nous sommes dorénavant
sensibilisés à lénergie spirituelle qui nous habite et à la nécessité pour
nous daméliorer notre âme. Létude de lâme est le fondement de
l enseignement de cette secte, qui a pris le nom de son fondateur Prajapita Brahma
décédé en 1969. Ce dernier voulait en finir avec les religions qui daprès lui
véhiculent toutes un message, certes estimable, mais toujours incomplet car elles ont
perdu le sens de lessentiel qui est de retrouver lunité avec lAme
Suprême. « Ici, nous dit Roshan vous étudiez lâme qui habite votre corps,
sa couleur, sa taille, sa qualité et vous finirez par laméliorer grâce à la
pratique du yoga que nous enseignons dans nos centres. Dans le musée de
l « Université », de nombreux tableaux montrent au visiteur
lavenir idéal qui lui est promis sil échappe au déluge et si, au
préalable, il a purifié son âme. Dans le musée de l « Université »,
de nombreux tableaux pédagogiques montrent au visiteur le chemin quil
doit suivre pour sextirper de lenfer du temps présent et atteindre la
sérénité qui caractérise lAge dor. Sur lun dentre eux, on
voit un homme qui quitte notre monde de violence, puis sur un chemin tortueux
qui mène au paradis, il vainc successivement lappât du sexe, représenté
par une dame pourtant bien sage; la colère symbolisée par un cercle de feu ; la
cupidité ; puis lattachement. Enfin après avoir évité la montagne de
l « Ego », il atteindra un vaste palais aux couleurs ocres
entouré de jardins et de fontaines.Dans une des pièces, on
découvre plusieurs statues. Celles de Vishnou, le conservateur du monde, et de son
épouse, Lakshmi, trônent au centre. En retrait du couple, on rencontre Saint Michel
ainsi que le Bouddha, un sage enturbanné qui pourrait être Mahomet et dautres
encore. Les visages préfigurent le monde sans tension souhaité par la secte. Tous sont
figés dans un sourire désincarné. « Vous voyez, dit Roshan, nous baignerons dans
lharmonie, sans débordement ni passion daucune sorte, parce que nous serons
débarrassés du sexe, ce vice qui est à la base des autres vices. Dans
ce monde idéal, ajoute-til, il ny aura plus quun pouvoir, une religion
et une langue ! Ce monde ne sera-til pas ainsi le plus agréable ? »
« Restez avec nous, insiste Roshan, au moment de partir. Vous apprendrez tant
sur vous même
et nous avons besoin de vos énergie spirituelle pour recréer
« le nouvel âge » !
Se décoller de Roshan ressemble un peu à sextraire de lappel des sirènes pour Ulysse, tant sa voix de miel est séduisante. Nous acceptons néanmoins de partager le repas commun, strictement végétarien, sans oignon et sans ail parce qu « ils agissent sur les émotions ».
Pourtant, une fois sorti du luxueux complexe, on a peine à croire en se promenant dans la campagne vallonnée de Mont Abu que lapocalypse annoncée est imminente. Loin de lenfer, lenvironnement ressemble plutôt à lidée que lon se fait du paradis terrestre. Le mont Abu est formé de collines enserrant un plateau assez vaste auquel on accède par une route tortueuse en venant de la ville de Abu Road. Lair y est léger et la chaleur très supportable malgré un soleil déjà haut dans le ciel. Cest une oasis parsemée de palmiers, de manguiers et de bambous et jonchée de blocs erratiques. En marchant un peu vers les hauteurs, on découvre un petit lac démeraude du nom de Nakki qui se love amoureusement dans les flancs de plusieurs montagnes. Les gammes de vert de la végétation luxuriante contraste avec la touffeur de la plaine et son paysage monochrome à perte de vue que lon aperçoit par moment en contrebas.
Notre guide Dalpat est intarissable devant la beauté du site. « Voici
lInde en miniature » dit-il. Effectivement, lhorizon offre à foison des temples multicolores, de riches palais ainsi
que plusieurs villages aux murs en pisé de couleur rose. « A gauche voilà le
palais que sétait fait bâtir le maharadjah dAlwar, plus loin à droite,
surplombant le lac, celui du radjah de Jaïpur, » précise Dalpat. On en compte des
dizaines de ces palais qui étaient des ambassades auprès du gouverneur britannique qui
résidait ici en fonction du climat. A lavant plan de ce tableau haut en couleurs,
des femmes en sari réparent une route. Sur celle-ci, de nombreux cyclo-pousses se
croisent ainsi que des chars à buf, des dromadaires conduits par des hommes aux
énormes
turbans colorés et même parfois des éléphants. Plus loin des hommes
travaillent dans les champs en maniant des outils remontant à la nuit des temps.
LInde vaque à ses occupations, aujourdhui comme hier « et peut-être un
peu moins bien demain » rétorque Dalpat, en ajoutant « dharma,
dharma », lordre des choses. Pour lui aussi, comme pour tout hindou, nous
sommes dans lâge du fer, le « kali yuga ». Selon cet ordre, le temps
qui tourne comprend quatre âges : les âges dor, dargent, de cuivre et
de fer. Ceux-ci en se succèdant, sont de plus en plus court et empirent fatalement. Le
symbole de ce temps qui tourne est la svastika, ou la croix gammée, que lon trouve
partout en Inde parce quelle est également un porte bonheur (en sanskrit, le mot
signifie « cela est bon »). Les temps vont donc devenir de plus en plus durs.
La vie est « noire » (kali), comme le visage de la déesse Kali. Voilà
pourquoi, nous explique Dalpat, sa propre famille qui appartient à la caste des
« kshatrya » rend un culte à la terrible Kali, afin den conjurer le
mal. Dalpat, lorsque nous lavions rencontré, sétait présenté avec une
certaine fierté en mentionnant sa caste, celle des « guerriers », la seconde
dans lordre hiérarchique des castes.
Pour savoir le temps quil nous reste à vivre, nous demandons son avis à un
ascète (un sadhu) qui vit à moitié nu dans un petit temple en ruine, Shri Murlidas Ji.
Les mots Shri et Ji expriment le respect. Ce dernier a 48 ans et il appartient à la plus haute
caste, celle des Brahmanes. « Je vis de ce que Dieu veut bien me donner »,
nous dit-il en expliquant quil a choisi le renoncement après avoir assuré les
besoins de sa famille. « Jai suivi lexemple de Rama, le septième
« avatar » de Vishnou, héros de lInde et personnalité
remarquable ». Un avatar dans lhindouisme est la « descente »
dun dieu sur terre, sous forme
humaine ou
animale pour restaurer lordre, le « dharma ». La quête de
Murlidas ? « Jai choisi maintenant de rencontrer lHumanité, ma
vraie famille, ainsi que le Père Suprême et au delà je veux atteindre ma propre
délivrance ». Mais concernant notre question il nous rassure. En tant
quérudit, il nous confirme que nous sommes bien rentrés dans lâge du Fer,
celui de la destruction, très exactement il y a 5.258 années, soit le jour où Krishna,
le huitième avatar de Vishnou, fut tué dune flèche par un chasseur qui le prenait
pour un cerf. « De cela, nous en avons les preuves dans nos textes sacrés comme le
Mahabharata et la Bhagavad-Gita. La fin, nous pouvons la pressentir et nos grands
poètes qui ont écrit les Védas ou le Ramayana le savait. Mais rassurez-vous,
celle-ci est lointaine. Il vous faudra attendre encore quelques 432.000 ans, pas
moins ! Cest mathématique. Alors Kalki, le prochain avatar, viendra. Il
sera monté sur un cheval blanc et il rétablira la justice et le dharma ». Et
puis, précise-til, « le sens de cet évolution est surtout symbolique, mais
signifie quand même que la vie est de moins en moins précieuse et le monde de plus en
plus mauvais. Chaque âge perd une part de sa durée et un quart de sa vertu.»
Plus loin en approchant des temples de
marbre blanc ciselé de Delwara, nous croisons unhomme encore jeune, tout vêtu de blanc.
Son épaule est découverte et une sorte de voile blanc cache sa bouche. Pour tout objet
il porte une sorte de plumeau également blanc. Dalpat qui le connaît, lui témoigne
beaucoup de respect. Il se nomme Shri Anand Vijay Ji et il est moine jaïn. Le voile lui
sert, non pas à se protéger dune pollution inexistante, mais à ne pas avaler tout
insecte ou être vivant, ce qui aurait pour effet de les tuer. Les Jaïns ont érigé au
rang de valeur première la non nuisance ou lahimsa, qui a été traduit plutôt
incorrectement par non violence. Cest Gandhi qui popularisera ce concept en prônant
lahimsa pour obtenir lindépendance de lInde. Lhomme naime
pas bavarder. Il applique en cela un des préceptes de sa condition : ni parole ni
acte inutile. Mais il accepte de nous emmener dans sa cabane de méditation. Celle-ci se
situe dans la jungle, à quelques centaines de mètres du temple de Delwara. Curieusement,
la cabane
est entourée de fil de fer barbelé. Le
moine nous explique que cest pour empêcher les ours dy pénétrer pendant sa
méditation. La faune, extrêmement diversifiée, est abondante à Mont Abu. Voilà
quelques années les autorités ont converti une partie du site en réserve
danimaux. Aujourdhui, cervidés, ours, reptiles et même léopards y abondent
et côtoient les milliers de singes et de vaches sacrées. En Inde, le braconnage, sauf
pour quelques rares espèces comme le rhinocéros, est quasiment inexistant tant le
respect de la vie sous toute ses formes est grand.
« Vous dire quand lâge de Fer se terminera ! Cest une question bien difficile commente le moine. Pour y répondre il faut appliquer la théorie quantique de même que des calculs astrologiques très complexes. Mais je peux vous dire que la succession dâge que nous connaissons a été ouverte par notre premier tirthankara ou passeur de gué, ainsi nommé puisquils sont chargés de nous montrer le chemin de la délivrance. Nous en avons eu 24. Le premier, Adinath, a vécu voilà des centaines de millions dannées. Sa taille était dailleurs peu commune puisquil mesurait près de 800 mètre de haut ! Notre 24ème et dernier « passeur de gué », Mahavira était le contemporain de Bouddha, au 5ème siècle avant Jésus. Larrivée du prochain sera lannonciateur dun nouvel âge dor mais celui-ci dont nous connaissons le nom, Padamnabha, narrivera que dans 94.000 ans. Il sera suivi par 23 autres qui accompliront alors un nouveau cycle complet. »
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Plus
tard, le moine nous emmène visiter les temples. Ici le concept de pureté règne en
maître. La visite ne se fait que pieds nus, sans aucun article en cuir et appareil de
photo. Lentrée est interdite aux femmes qui ont leurs règles. Tous les Jaïns sont
revêtus de blanc. Lintérieur
des temples est également blanc, tout de marbre entièrement ciselé. Larchitecture
semble étonnement moderne et létat de conservation est extraordinaire, alors que
ces constructions datent pour la plupart du 11ème siècle. Les Jaïns ont toujours eu
comme habitude de construire leurs sanctuaires soit au plus profond de la jungle,
soit au sommet des montagnes. « Cest ainsi que la plupart des temples
ont pu échapper aux destructions des iconoclastes musulmans », nous précise
le moine.
L'impression qu'éprouve le visiteur est spéciale. Le temps ici n'a plus la consistance que nous lui donnons habituellement. Tout se resitue dans une perspective infiniment plus large, selon un ordre prédestiné qui nous invite à l'humilité. En relativisant notre rôle comme acteur de changement, on éprouve un confort de l'esprit plus large, loin du stress et de la pression que nous nous mettons dans notre monde à nous. Et le message spirituel est clair : si tu veux améliorer le monde, commence par toi-même et fais-le au niveau qui est le tien !
Plus tard nous reprenons la route pour aller visiter le temple jaïn
de Ranakpur, construit, lui, en pleine jungle. Sur la route nous croisons un étrange
cortège : des centaines de dromadaires conduits par des gens dun autre âge.
Ce sont les Raibaris, « les gens en dehors du chemin établi ». Ils forment
une caste et, dans la province, ils ont le statut de tribu répertoriée,
cest-à-dire protégée.
Les hommes portent aux pieds dénormes babouches et, sur la tête, un turban sans
fin. On croirait des figurants pour un film comme Aladin. Ils ont le port altier propre à
tous les pasteurs du monde. Les Raibaris sont fiers. Leur ancêtre commun, Chamar,
na-til pas été directement façonné par Shiva lui-même dans de la glaise
pour prendre soin de ses dromadaires ! Cest une tâche qui incombe à chaque Raibari et
aucun dentre eux ne sy est jamais soustrait. Il en sera de même, à
jamais !
Vincent Dudant et Véronique Lohest
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