VDt Afgh.jpg (6949 octets)    Vincent DUDANT   journaliste-reporter free lance

 

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Un parfum d’éternité quelque part en Inde :

LE MONT DE LA SAGESSE

 

Le site du Mont Abu, ou mont de la Sagesse, qui domine une plaine immense aux confins du Rajasthan et du Gujarat, propose un condensé de l’Inde. Les palais se comptent par dizaines et les temples par centaines. Tous les grands courants religieux sont représentés sur cette montagne sacrée. Fidèles de Shiva, de Vishnu, disciples de Kali, musulmans, chrétiens mais surtout jaïns se côtoient plutôt harmonieusement. Une secte apocalyptique y a aussi établi son quartier général.

Dans ce lieu saint, une atmosphère d’éternité règne, même si pour beaucoup les temps sont comptés.

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« …Et maintenant vous êtes mort ! » dit la voix, suave et sereine. Puis la pièce, plongée dans le noir absolu, s’irradie de rayons rouges et ors. « Vous êtes une âme planant dans le nirvâna», continue le même commentaire au son d’une musique « new age ». Enfin les lumières se rallument. L’animation est terminée et les applaudissements sont nourris. Certains ont la larme à l’œil. Les spectateurs effarés ont successivement découvert que notre monde avait un cycle de 5000 ans et que celui-ci vivait les derniers instants de son âge le plus sombre, celui du Fer, ou encore celui de la Destruction. L’apocalypse est imminente Après, heureusement, sur les cendres de ce monde corrompu, un nouvel « âge d’or » renaîtrait grâce à des âmes vivifiées.

Jaïns jeunes light.JPG (22514 octets)Nous sommes ici à l’ « Académie pour un Monde Meilleur », le siège mondial de la secte des Brahma Kumaris, qui revendique 600.000 adeptes. C’est à Mont Abu, aux confins du Rajasthan et du Gujarat, sur une montagne verdoyante de la chaîne des Aravali qui culmine à 1500 mètres d’altitude que celle-ci s’est installée, pour justement survivre à l’imminent déluge. A l’issue de ce diaporama, Roshan (« Lumière » en hindi), notre mentor, se dit sûr que nous sommes dorénavant sensibilisés à l’énergie spirituelle qui nous habite et à la nécessité pour nous d’améliorer notre âme. L’étude de l’âme est le fondement de l’ enseignement de cette secte, qui a pris le nom de son fondateur Prajapita Brahma décédé en 1969. Ce dernier voulait en finir avec les religions qui d’après lui véhiculent toutes un message, certes estimable, mais toujours incomplet car elles ont perdu le sens de l’essentiel qui est de retrouver l’unité avec l’Ame Suprême. « Ici, nous dit Roshan vous étudiez l’âme qui habite votre corps, sa couleur, sa taille, sa qualité et vous finirez par l’améliorer grâce à la pratique du yoga que nous enseignons dans nos centres. Dans le musée de l’ « Université », de nombreux tableaux montrent au visiteur l’avenir idéal qui lui est promis s’il échappe au déluge et si, au préalable, il a purifié son âme. Dans le musée de l’ « Université », de nombreux tableaux  pédagogiques  montrent au visiteur le chemin qu’il doit suivre pour s’extirper de l’enfer du temps présent et atteindre la sérénité qui caractérise l’Age d’or. Sur l’un d’entre eux, on    voit un homme qui quitte notre monde de violence, puis sur un chemin tortueux qui mène au paradis, il vainc  successivement l’appât du sexe, représenté par une dame pourtant bien sage; la colère symbolisée par un cercle de feu ; la cupidité ;  puis l’attachement. Enfin après avoir évité la montagne de l’ « Ego », il atteindra un vaste palais aux couleurs ocres   entouré de jardins et de fontaines.Dans une des pièces, on découvre plusieurs statues. Celles de Vishnou, le conservateur du monde, et de son épouse, Lakshmi, trônent au centre. En retrait du couple, on rencontre Saint Michel ainsi que le Bouddha, un sage enturbanné qui pourrait être Mahomet et d’autres encore. Les visages préfigurent le monde sans tension souhaité par la secte. Tous sont figés dans un sourire désincarné. « Vous voyez, dit Roshan, nous baignerons dans l’harmonie, sans débordement ni passion d’aucune sorte, parce que nous serons débarrassés du sexe, ce vice qui est à la base des autres vices.    Dans ce monde idéal, ajoute-t’il, il n’y aura plus qu’un pouvoir, une religion et une langue ! Ce monde ne sera-t’il pas ainsi le plus agréable ? »

«  Restez avec nous, insiste Roshan, au moment de partir. Vous apprendrez tant sur vous même… et nous avons besoin de vosJain mangeur light.JPG (18388 octets) énergie spirituelle pour recréer « le nouvel âge » !

Se décoller de Roshan ressemble un peu à s’extraire de l’appel des sirènes pour Ulysse, tant sa voix de miel est séduisante. Nous acceptons néanmoins de partager le repas commun, strictement végétarien, sans oignon et sans ail parce qu’ « ils agissent sur les émotions  ».

Pourtant, une fois sorti du luxueux complexe, on a peine à croire en se promenant dans la campagne vallonnée de Mont Abu que l’apocalypse annoncée est imminente. Loin de l’enfer, l’environnement ressemble plutôt à l’idée que l’on se fait du paradis terrestre. Le mont Abu est formé de collines enserrant un plateau assez vaste auquel on accède par une route tortueuse en venant de la ville de Abu Road. L’air y est léger et la chaleur très supportable malgré un soleil déjà haut dans le ciel. C’est une oasis parsemée de palmiers, de manguiers et de bambous et jonchée de blocs erratiques. En marchant un peu vers les hauteurs, on découvre un petit lac d’émeraude du nom de Nakki qui se love amoureusement dans les flancs de plusieurs montagnes. Les gammes de vert de la végétation luxuriante contraste avec la touffeur de la plaine et son paysage monochrome à perte de vue que l’on aperçoit par moment en contrebas.

Notre guide Dalpat est intarissable devant la beauté du site. « Voici l’Inde en miniature » dit-il. Effectivement, l’horizon offre àGalta light.JPG (92637 octets) foison des temples multicolores, de riches palais ainsi que plusieurs villages aux murs en pisé de couleur rose. « A gauche voilà le palais que s’était fait bâtir le maharadjah d’Alwar, plus loin à droite, surplombant le lac, celui du radjah de Jaïpur, » précise Dalpat. On en compte des dizaines de ces palais qui étaient des ambassades auprès du gouverneur britannique qui résidait ici en fonction du climat. A l’avant plan de ce tableau haut en couleurs, des femmes en sari réparent une route. Sur celle-ci, de nombreux cyclo-pousses se croisent ainsi que des chars à bœuf, des dromadaires conduits par des hommes aux énormes Femme jaïn à Delwaralight.JPG (20408 octets)turbans colorés et même parfois des éléphants. Plus loin des hommes travaillent dans les champs en maniant des outils remontant à la nuit des temps. L’Inde vaque à ses occupations, aujourd’hui comme hier « et peut-être un peu moins bien demain » rétorque Dalpat, en ajoutant « dharma, dharma », l’ordre des choses. Pour lui aussi, comme pour tout hindou, nous sommes dans l’âge du fer, le « kali yuga ». Selon cet ordre, le temps qui tourne comprend quatre âges : les âges d’or, d’argent, de cuivre et de fer. Ceux-ci en se succèdant, sont de plus en plus court et empirent fatalement. Le symbole de ce temps qui tourne est la svastika, ou la croix gammée, que l’on trouve partout en Inde parce qu’elle est également un porte bonheur (en sanskrit, le mot signifie « cela est bon »). Les temps vont donc devenir de plus en plus durs. La vie est « noire » (kali), comme le visage de la déesse Kali. Voilà pourquoi, nous explique Dalpat, sa propre famille qui appartient à la caste des « kshatrya » rend un culte à la terrible Kali, afin d’en conjurer le mal. Dalpat, lorsque nous l’avions rencontré, s’était présenté avec une certaine fierté en mentionnant sa caste, celle des « guerriers », la seconde dans l’ordre hiérarchique des castes.

Pour savoir le temps qu’il nous reste à vivre, nous demandons son avis à un ascète (un sadhu) qui vit à moitié nu dans un petit temple en ruine, Shri Murlidas Ji. Les mots Shri et JiMoine + famille light.JPG (57438 octets) expriment le respect. Ce dernier a 48 ans et il appartient à la plus haute caste, celle des Brahmanes. « Je vis de ce que Dieu veut bien me donner », nous dit-il en expliquant qu’il a choisi le renoncement après avoir assuré les besoins de sa famille. « J’ai suivi l’exemple de Rama, le septième « avatar » de Vishnou, héros de l’Inde et personnalité remarquable ». Un avatar dans l’hindouisme est la « descente » d’un dieu sur terre, sous forme Moine Ran GPl light.JPG (22449 octets)humaine ou animale pour restaurer l’ordre, le « dharma ». La quête de Murlidas ? « J’ai choisi maintenant de rencontrer l’Humanité, ma vraie famille, ainsi que le Père Suprême et au delà je veux atteindre ma propre délivrance ». Mais concernant notre question il nous rassure. En tant qu’érudit, il nous confirme que nous sommes bien rentrés dans l’âge du Fer, celui de la destruction, très exactement il y a 5.258 années, soit le jour où Krishna, le huitième avatar de Vishnou, fut tué d’une flèche par un chasseur qui le prenait pour un cerf. « De cela, nous en avons les preuves dans nos textes sacrés comme le Mahabharata et la Bhagavad-Gita. La fin, nous pouvons la pressentir et nos grands poètes qui ont écrit les Védas ou le Ramayana le savait. Mais rassurez-vous, celle-ci est lointaine. Il vous faudra attendre encore quelques 432.000 ans, pas moins ! C’est mathématique. Alors Kalki, le prochain avatar, viendra. Il sera monté sur un cheval blanc et il rétablira la justice et le dharma ».  Et puis, précise-t’il, « le sens de cet évolution est surtout symbolique, mais signifie quand même que la vie est de moins en moins précieuse et le monde de plus en plus mauvais. Chaque âge perd une part de sa durée et un quart de sa vertu.» 

 

Moine jaïn foule light.JPG (26294 octets)Plus loin en approchant des temples de marbre blanc ciselé de Delwara, nous croisons unhomme encore jeune, tout vêtu de blanc. Son épaule est découverte et une sorte de voile blanc cache sa bouche. Pour tout objet il porte une sorte de plumeau également blanc. Dalpat qui le connaît, lui témoigne beaucoup de respect. Il se nomme Shri Anand Vijay Ji et il est moine jaïn. Le voile lui sert, non pas à se protéger d’une pollution inexistante, mais à ne pas avaler tout insecte ou être vivant, ce qui aurait pour effet de les tuer. Les Jaïns ont érigé au rang de valeur première la non nuisance ou l’ahimsa, qui a été traduit plutôt incorrectement par non violence. C’est Gandhi qui popularisera ce concept en prônant l’ahimsa pour obtenir l’indépendance de l’Inde. L’homme n’aime pas bavarder. Il applique en cela un des préceptes de sa condition : ni parole ni acte inutile. Mais il accepte de nous emmener dans sa cabane de méditation. Celle-ci se situe dans la jungle, à quelques centaines de mètres du temple de Delwara. Curieusement, la cabaneMoine jaïn light.JPG (24028 octets) est entourée de fil de fer barbelé. Le moine nous explique que c’est pour empêcher les ours d’y pénétrer pendant sa méditation. La faune, extrêmement diversifiée, est abondante à Mont Abu. Voilà quelques années les autorités ont converti une partie du site en réserve d’animaux. Aujourd’hui, cervidés, ours, reptiles et même léopards y abondent et côtoient les milliers de singes et de vaches sacrées. En Inde, le braconnage, sauf pour quelques rares espèces comme le rhinocéros, est quasiment inexistant tant le respect de la vie sous toute ses formes est grand.

« Vous dire quand l’âge de Fer se terminera ! C’est une question bien difficile commente le moine. Pour y répondre il faut appliquer la théorie quantique de même que des calculs astrologiques très complexes. Mais je peux vous dire que la succession d’âge que nous connaissons a été ouverte par notre premier tirthankara ou passeur de gué, ainsi nommé puisqu’ils sont chargés de nous montrer le chemin de la délivrance. Nous en avons eu 24. Le premier, Adinath, a vécu voilà des centaines de millions d’années. Sa taille était d’ailleurs peu commune puisqu’il mesurait près de… 800 mètre de haut ! Notre 24ème et dernier « passeur de gué », Mahavira était le contemporain de Bouddha, au 5ème siècle avant Jésus. L’arrivée du prochain sera l’annonciateur d’un nouvel âge d’or mais celui-ci dont nous connaissons le nom, Padamnabha, n’arrivera que dans 94.000 ans. Il sera suivi par 23 autres qui accompliront alors un nouveau cycle complet. »

 

Palitana perspective light.JPG (18201 octets) Palitana petits tirth light.JPG (16391 octets) Palitana temple brume light.JPG (15179 octets)

Plus tard, le moine nous emmène visiter les temples. Ici le concept de pureté règne en maître. La visite ne se fait que pieds nus, sans aucun article en cuir et appareil de photo. L’entrée est interdite aux femmes qui ont leurs règles. Tous les Jaïns sont revêtus de blanc. L’intérieur des temples est également blanc, tout de marbre  entièrement ciselé. L’architecture semble étonnement moderne et l’état de conservation est extraordinaire, alors que ces constructions datent pour la plupart du 11ème siècle. Les Jaïns ont toujours eu comme habitude de construire leurs sanctuaires soit  au plus profond de la jungle, soit au sommet des montagnes. « C’est ainsi que la plupart des  temples   ont pu échapper aux destructions des iconoclastes musulmans », nous précise le moine. La particularité du jaïnisme, contrairement à l’hindouisme, est de considérer qu’il n’y a pas de dieu créateur du monde, celui-ci  s’étant créé lui-même. Voilà pourquoi les temples sont étonnement dépouillés.  Seuls les 24 tirthankaras sont représentés, ceux-là mêmes qui nous guident vers le Chemin.

L'impression qu'éprouve le visiteur est spéciale. Le temps ici n'a plus la consistance que nous lui donnons habituellement. Tout se resitue dans une perspective infiniment plus large, selon un ordre prédestiné qui nous invite à l'humilité. En relativisant notre rôle comme acteur de changement, on éprouve un confort de l'esprit plus large, loin du stress et de la pression que nous nous mettons dans notre monde à nous. Et le message spirituel est clair : si tu veux améliorer le monde, commence par toi-même et fais-le au niveau qui est le tien !

 

Ranakpur intérieur femme light.JPG (170644 octets)Plus tard nous reprenons la route pour aller visiter le temple jaïn de Ranakpur, construit, lui, en pleine jungle. Sur la route nous croisons un étrange cortège : des centaines de dromadaires conduits par des gens d’un autre âge. Ce sont les Raibaris, « les gens en dehors du chemin établi ». Ils forment une caste et, dans la province, ils ont le statut de tribu répertoriée, c’est-à-dire Raibari homme light.JPG (78929 octets)protégée. Les hommes portent aux pieds d’énormes babouches et, sur la tête, un turban sans fin. On croirait des figurants pour un film comme Aladin. Ils ont le port altier propre à tous les pasteurs du monde. Les Raibaris sont fiers. Leur ancêtre commun, Chamar, n’a-t’il pas été directement façonné par Shiva lui-même dans de la glaise pour prendre soin de ses dromadaires ! C’est une tâche qui incombe à chaque Raibari et aucun d’entre eux ne s’y est jamais soustrait. Il en sera de même, à jamais !

 

Vincent Dudant et Véronique Lohest

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